De Gaulle, organisateur d’un fascisme rampant ?

En permanence démissionnaire après le 15 mars 1944, bloqué dans toutes ses initiatives tendant à stabiliser la monnaie tout en essayant de récupérer, pour la collectivité, les profits illicites réalisés pendant la guerre, Pierre Mendès France, ministre de l’Économie nationale, ne fait bientôt plus que servir de vitrine à un de Gaulle tout occupé à organiser la prééminence de la politique économique conduite par René Pleven, ministre des Finances, et déterminée, dans l’ombre, par Jean Monnet, l’homme des États‒Unis.

Chaque semaine, Pierre Mendès France intervient sur les ondes radiophoniques au titre de la morale, de la vérité, de la franchise, etc. Tout le contraire de la manœuvre à laquelle il participe. Le voici, par exemple, lors de la troisième émission (25 novembre 1944 ; les soulignés sont dans la transcription originale) :
« Mais notre pays comprend que s’il lui faut consentir des sacrifices, ils seront bien moindres que ceux qu’impliquait la défaite ; et puis, qu’ils sont le prix à payer temporairement et par tous, sans exception, pour une amélioration considérable du bien‒être de tous, à une échéance assez proche. » (Œuvres complètes, II, page 78)

« Bien‒être de tous » ? Lui‒même est le mieux placé pour savoir qu’avec De Gaulle, il n’en est nullement question. C’est tout simplement une lutte de classes terrible qui s’opère dans le pays entre celles et ceux qui possèdent les instruments de production et celles et ceux qui ne disposent que de leur travail pour vivre. Mendès France le dit avec toute la netteté possible dans la sixième émission (16 décembre 1944) :
« Le ministère de l’Économie nationale voit affluer des demandes émanant de ceux qui produisent et de ceux qui vendent. Producteurs industriels ou agricoles, transporteurs, commerçants, tout le monde demande des relèvements de prix, cependant que les ouvriers se plaignent de leurs salaires et les retraités de l’insuffisance de leurs pensions. » (page 83)

Quoi que veuille faire croire Pierre Mendès France en s’exprimant au conditionnel, c’est bien l’accumulation primitive la plus brutale qui se déroule sous ses yeux au détriment de celles et de ceux qui font face au capital :
« Dans une course sans fin, salariés, titulaires des revenus fixes, classe moyenne et petites gens seraient, l’expérience l’a toujours prouvé, graduellement dépouillés et réduits à la misère. » (page 83)

Les voici donc, celles et ceux dont De Gaulle avait affirmé à Londres, devant sa femme, qu’ils les mettraient, tous et dès son retour en France « à la gamelle » !

Mais il faut entretenir le mirage de la franchise. C’est pour continuer ce joli travail que le démissionnaire Mendès France tient le micro pour la septième fois (23 décembre 1944) :
« Je crois qu’un grand peuple comme le nôtre veut qu’on lui parle avec franchise et j’ai vu, sous mes yeux, du temps que mon unité était stationnée en Angleterre, un autre grand peuple réaliser de grandes choses parce qu’on lui parlait avec franchise. » (page 86)

Mais le 18 janvier 1945, le ministre de l’Économie nationale de façade ressort sa démission de sa poche. La radio, c’est bien beau ! Lui en a décidément marre, et il le proclame dans une lettre à De Gaulle qui met par terre ses si beaux discours radiophoniques sur la franchise en politique :
« Chaque jour perdu fournit aux profiteurs du désastre de nouvelles occasions de dissimuler leurs avoirs. Je me demande d’ailleurs comment, dans le système préconisé par M. Pleven et qui exclut le blocage, sauf dans une mesure insignifiante, pourrait être réalisé le recensement des avoirs, qui doit permettre d’asseoir la taxe sur la fortune et de rendre effective la reprise des profits illicites. Sans blocage en effet, l’administration est dans l’incapacité absolue d’empêcher les gros détenteurs de répartir leurs avoirs ; sans blocage, elle ne peut pas contrôler les identités, vérifier les fausses cartes, démasquer les prête‒noms. Sans blocage, les profiteurs comme les agents de l’ennemi disposent de facilités d’évasion pratiquement illimitées. » (page 119)

Témoin, comme il devait le rappeler à son épouse le 24 novembre 1946 à Colombey‒les‒Deux‒Églises, de la grande crise de l’inflation monétaire en Pologne au début des années vingt, De Gaulle a laissé mettre en marche la machine infernale que Pierre Mendès France décrit dans sa lettre de démission du 18 janvier 1945 :
« De tout ce qui précède, il me faut malheureusement conclure que, par une sorte de grignotage quotidien, la politique que le gouvernement avait fait sienne est graduellement vidée de sa substance. Une autre politique s’y substitue insidieusement, sans que le gouvernement paraisse se rendre compte de la voie où il s’engage. » (page 119)

Et le ministre de l’Économie nationale, ministre surtout de la Démission, sait parfaitement qui De Gaulle vise par sa politique :
« Dans ce système, une classe est complètement sacrifiée, celle des petites gens à revenus fixes, sacrifices dont le courrier quotidien nous apporte certainement des témoignages pathétiques, mais les classes moyennes sont celles dont les protestations sont les moins bruyantes. L’expérience montre, il est vrai, qu’en les ruinant, on les pousse dans les bras du fascisme. Conséquence lointaine dont on ne s’embarrasse pas. » (page 120)

Ne perdons pas de vue que cette lettre du 18 janvier 1945 est bien adressée à Charles de Gaulle… qui pousserait une partie des classes moyennes vers le fascisme ?…

Michel J. Cuny

(Ce texte est tiré de l’ouvrage électronique « Pour en finir avec la Cinquième République – Histoire de l’étouffement du suffrage universel » que j’ai publié il y a quelques mois et que l’on pourra trouver ici.)

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