De Gaulle et Hollande en Syrie… même combat ?

Président de la république française depuis le mois de mai précédent, le mardi 25 septembre 2012 François Hollande déclarait bravement à la tribune de l’ONU :
« J’ai une certitude : le régime syrien ne retrouvera jamais sa place dans le concert des nations. Il n’a pas d’avenir parmi nous. C’est pourquoi j’ai pris la décision, au nom de la France, de reconnaître le gouvernement provisoire représentatif de la nouvelle Syrie, dès lors qu’il sera formé. »

Il s’agissait d’une intervention directe dans les affaires intérieures de ce pays… À quel titre le président de la république française pouvait-il se permettre de hausser pareillement le ton devant l’ONU ? Au titre, vraisemblablement, des droits de l’ancienne puissance coloniale…

Or, dans cette voie, il aura été précédé par un homme dont on oublie trop souvent à quel point il a joué toute sa carrière sur l’impérialisme le plus meurtrier : Charles de Gaulle.

Comme en Indochine et en Algérie en 1945, cela se vérifie en Syrie et au Liban entre 1941 et 1945. Regardons-y de plus près.

Le 3 mai 1941, le général de Gaulle adressait, de Yaoundé, un télégramme de mise en alerte au général Catroux :
« Au cas où les événements amèneraient nos alliés britanniques à pénétrer dans les États du Levant dits sous mandat français, il est nécessaire que nous participions à leurs opérations au nom des droits et intérêts de la France et en raison de la participation de la France à la guerre. »

En effet, sous l’autorité de la Société des Nations, la France exerçait un mandat de droit international sur la Syrie et le Liban… Or, la seule France officielle était alors celle de Vichy et du maréchal Pétain.

Voyons comment De Gaulle n’a pas hésité à se jouer de la population des pays dominés.

La première opération consiste à promettre que, dans le cas où celle-ci accepterait de prendre le parti de la France Libre, c’est-à-dire de se rallier à la bannière très personnelle de Charles de Gaulle, la réalité même du colonialisme serait immédiatement anéantie.

Par un télégramme adressé à Catroux en date du 28 mai 1941, le Général transmet les termes d’une proclamation à faire jeter des tracts par voie aérienne en différents points du territoire, de façon à obtenir le ralliement des populations… Il faut souligner qu’à ce moment-là le général Catroux assume entièrement la responsabilité de cette manoeuvre. C’est donc bien le représentant de la France au Levant qui affirme dans les tracts :
« En agissant comme tel, j’abolis le Mandat et je vous proclame libres et indépendants. Vous êtes donc, désormais, des peuples souverains et indépendants et vous pourrez, soit vous constituer en deux États distincts, soit vous rassembler en un seul État. »

Par-delà les combats contre les troupes de Vichy, nous atteignons ce 26 juin 1941 où, dans Damas prise, Charles de Gaulle confirme la mise en oeuvre de son engagement :
« La France Libre a proclamé l’indépendance de la Syrie. Il s’agit que cette indépendance devienne, au plus tôt, une réalité. »

Deux ans plus tard, à l’automne de 1943, les élections avaient lieu en Syrie et au Liban, leurs résultats favorisant les… nationalistes. Aussitôt, les nouveaux gouvernements syrien et libanais demandaient qu’en application de l’indépendance proclamée par le général Catroux en plein accord avec le général de Gaulle, la Délégation française établie sur la base du mandat se transforme en Représentation diplomatique, tandis que la Syrie et le Liban récupéreraient tous les attributs de la souveraineté.

Le général Catroux témoigne :
« Les affaires du Levant furent exposées par monsieur Helleu le 5 novembre [1943], devant un Comité restreint composé du général de Gaulle, de Massigli et de moi-même, en suite de quoi ce Comité arrêta les termes de la réponse que notre Délégué devait faire aux lettres de revendications des Gouvernements du Levant. »

Le résultat est qu’il n’est certainement pas question de céder devant des… nationalistes arabes. Immédiatement deux arrêtés sont pris, sur place, par les autorités françaises. Le général Catroux, dont la parole donnée aux syriens et aux libanais est froidement bafouée par ces documents – et donc par De Gaulle – rapporte :
« Ces arrêtés furent affichés le 11 novembre [1943], à cinq heures du matin, à l’entrée du Grand Sérail de Beyrouth. Quelques heures plus tôt dans la nuit, le Délégué général avait fait arrêter à leurs domiciles et conduire à la forteresse de Rachaya, dans la Bekaa, monsieur Béchara Khoury, président de la République ; Riad Sohl, président du Conseil ; Camille Chammoun, Selim Takla, Adel Osseiram, ministres et Abdul Hamid Kérame, député. » 

Dans les jours suivants, les nationalistes libanais poussent la population à barrer les rues aux militaires français qui se rendent au défilé du 11 novembre. Le couvre-feu est instauré, mais des heurts continuent à se produire, obligeant la troupe à tirer : on décomptera treize tués et trente-deux blessés.

Voici le commentaire qu’apporte le général Catroux :
« La suppression du régime constitutionnel et l’emprisonnement brutal du gouvernement ont été ressentis comme une offense à la dignité nationale et un signe de la décadence de la France. Ils ont provoqué à notre adresse une réprobation mêlée de stupeur. Et il faut bien que l’on sache que le coup du 11 novembre [1943] a produit comme une cristallisation de l’idée nationale et a, plus que la défaite de 1940, affaibli la foi et l’admiration des Libanais pour la France. » 

De 1943, passons à 1945, et au témoignage de Jean Chauvel qui était alors secrétaire général du Commissariat aux Affaires étrangères à propos des décisions prises par Charles de Gaulle
« Le 18 mai [1945], le Haut-Commissaire, rentré au Levant, remettait aux négociateurs syriens et libanais des memoranda précisant nos positions. Deux jours après arrivait à Beyrouth un renfort militaire modeste – il s’agissait, je crois, de deux bataillons, envoyés là-bas contrairement aux avis formels de Londres. Les résultats de cette initiative sont connus. Ce furent une manifestation sanglante à Beyrouth, la rupture des négociations que nous venions d’engager, des réactions désordonnées de nos troupes à Damas […]. »

En ce qui concerne la violence des affrontements, deux éléments sont à relever… Le général Oliva- Roget a fait bombarder les bâtiments publics, et en particulier le parlement de Damas. Par ailleurs, les automitrailleuses françaises ont tiré sur la foule. Dans sa conférence de presse du 2 juin 1945, de Gaulle parle de centaines de victimes. Certains observateurs les estiment à plus de mille…

C’était moins d’un mois après le 8 mai 1945, et les massacres, en Algérie, de Sétif, Guelma et Kherrata…

De Gaulle et Hollande… Avec, toujours, cette France qui tue. Est-ce bien la nôtre ?… 

Michel J. Cuny

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