Pierre Mendès France… Un rien de Front populaire face à Charles de Gaulle

Nous l’avons vu : dès sa thèse de doctorat (1928), Pierre Mendès France avait souligné que, dans les cas de modification de la valeur de la monnaie, les salariés sont les principales victimes.

Un an plus tard, il écrivait dans Notre Temps (avril 1929) un texte qui permet de constater qu’il n’était pas un dangereux bolchevik :
« Pour nous, qui restons fidèles à la charte de la propriété privée et à l’initiative libre en matière économique, le programme doit tendre évidemment à organiser cette propriété et à réglementer cette activité économique, de telle sorte que l’intérêt général ne souffre jamais d’abus ou d’exactions égoïstes. » (Œuvres complètes, I, page 103)

Quant à la suite, elle vaut pour l’ensemble de la carrière politique de Pierre Mendès France  :
« L’heure est venue de substituer aux dogmes du laisser faire, laisser passer, le statut économique de l’avenir, celui de l’État fort en face de l’argent fort, celui de l’État tutélaire, protégeant le travail, l’épargne, la production, et pour cela contrôlant et sanctionnant l’activité malsaine et inutile de certains parasites sociaux aujourd’hui trop nombreux. » (page 104)

Rien d’un Lénine

Par contre ‒ et voilà ce qui pouvait à la fois inquiéter les possédants et susciter la sympathie des ouvriers et de la quasi‒totalité de la résistance active populaire : le commissaire aux Finances du Comité Français de la Libération Nationale (CFLN), désigné par Charles de Gaulle en novembre 1943, avait naguère appartenu au gouvernement de Front populaire finissant, en occupant le fauteuil de sous‒secrétaire d’État au Trésor dans le second gouvernement Blum (13 mars‒8 avril 1938).

Quelles seraient, alors, les mesures économiques qu’il allait proposer de prendre, et quel en serait le destin ?

Soulignons un premier point… Assez rapidement, la France allait basculer, de sa situation de pays placé sous la botte allemande en vertu d’une formule, lapidaire, mais qui résume l’essentiel (« Plutôt Hitler que le Front populaire » ; autrement dit : domination absolue du capital sur le travail), à un éventuel Front populaire aggravé. En conséquence, les mesures économiques à prendre ne pouvaient qu’être, d’abord et avant tout, le fruit d’une politique, c’est‒à‒dire d’un rééquilibrage, si ce n’est d’un renversement, des rapports de force entre le travail et le capital.

C’est ici qu’il allait falloir bien ouvrir les yeux.

Or, dès le printemps de 1944, analysant un document mis au point par le Comité Français de la Libération Nationale ‒ les Directives particulières pour le ravitaillement de la France au moment du débarquement ‒, Pierre Mendès France avait dû ravaler sa salive au moment de devoir admettre un phénomène inéluctable qui renvoyait au schéma général d’organisation du gouvernement de Vichy :
« Le commissaire aux Finances approuve la proposition qui tend à utiliser lors du débarquement les organes de répartition existants plutôt qu’à essayer de réaliser, dès l’abord, des réformes de structures. » (Œuvres complètes, II, page 36)

Impossible de laisser ces gens‒là tenir dans leurs mains éventuellement douteuses la survie de tout un peuple littéralement affamé. D’où cette proposition que j’ai déjà évoquée dans un article précédent :
« Étant donné que les difficultés de ravitaillement subsisteront pendant assez longtemps, l’œuvre des organismes officiels ou semi‒officiels doit être sous le contrôle immédiat de l’opinion publique ‒ laquelle ne soupçonnera que trop souvent le sabotage des fonctionnaires dont un grand nombre auront été en place avant la libération. Il paraît donc essentiel de faire dans ces organisations une place d’action et de contrôle importante aux organisations de résistance et aux organisations ouvrières. » (page 36)

Immédiatement, nous nous trouvons renvoyé(e)s à ce qui constituait, avec les différents partis qui y étaient représentés, le Conseil National de la Résistance, dont il ne faut surtout pas perdre de vue qu’il servait de structure de base à reproduire intégralement, à travers l’ensemble du pays, dans des comités de libération : départementaux, locaux et d’entreprises, construits à son image.

Ici, c’est bien la ligne politique issue de Jean Moulin et de Pierre Cot qui se dégage : ce que Charles de Gaulle déteste le plus au monde… Pierre Mendès France est plutôt mal parti.

Or, la suite n’arrange pas son cas. Elle concerne les mêmes Directives, et, cette fois, pour ce qui touche aux risques d’inflation :
« La deuxième partie du document n° 21 repose tout entière sur le principe d’un relèvement général des prix à la production. Ce principe est en contradiction avec ceux qui ont été définis à plusieurs reprises devant le Comité. » (page 36)

On le voit : il s’agissait là de favoriser ceux qui… possèdent les moyens de production. Avec cette suite parfaitement logique :
« De même, en vue de lutter contre la hausse du coût de la vie, on ne peut s’associer ici aux mesures qui tendent à l’augmentation des prix de vente dans les organismes collectifs et dans les coopératives, alors que ces institutions devraient, au contraire, être développées par tous les moyens et s’efforcer de distribuer les denrées essentielles à bon compte. » (page 37)

Compte tenu de la jolie expérience vécue autrefois en Pologne par Charles de Gaulle, de quel poids allait donc être le petit et gentil Pierre Mendès France en face des grands intérêts dont le Général avait reçu la charge de les défendre à tout prix depuis ce jour de décembre 1934 où il était devenu le poulain d’un certain Gaston Palewski

Michel J. Cuny

(Ce texte est tiré de l’ouvrage électronique « Pour en finir avec la Cinquième République – Histoire de l’étouffement du suffrage universel » que j’ai publié il y a quelques mois et que l’on pourra trouver ici.)

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