Le sionisme… Mais qu’est-ce donc ?

C’est en 1896 – il y a donc tout juste cent vingt ans – que Theodor Herzl a publié à Vienne (Autriche) un tout petit opuscule d’à peine une centaine de pages dans lequel il s’efforçait de définir une ligne de développement censée permettre à ses coreligionnaires juifs de remédier aux effets les plus douloureux de leur éparpillement à travers le monde. Ce livret portait le titre : L’État des Juifs.

Theodor Herzl

Theodor Herzl (1860-1904)

Or, dans la géographie d’aujourd’hui, cela s’appelle Israël, et nous savons, toutes et tous, ce que cela pèse et ce que cela a pesé naguère dans la multitude des guerres qui sont survenues depuis l’implosion de l’URSS, mais aussi bien depuis 1948, dans l’espace environnant cet État-prothèse. Ainsi s’agit-il manifestement d’une prothèse qui fait très mal, et ce n’est sans doute pas fini…

Dans ces conditions, ne serait-il pas tout indiqué de nous rendre auprès de Theodor Herzl pour l’interroger sur les secrets de fabrication de ce bridge assez particulier ? C’est l’expérience que nous allons tenter ici. Encore ne s’agira-t-il que de poser les tout premiers jalons.

Pour l’essentiel, ce bridge repose sur une énergie auto-entretenue. Cela ressort aussitôt de L’État des Juifs :
« […] le projet que je présente ici comporte l’utilisation d’une force motrice bien présente dans la réalité. » (L’État des Juifs, La Découverte 2003, page 16)

Or, nous tenons là un élément essentiel qu’il ne nous faudra plus désormais perdre de vue puisque, ainsi que Theodor Herzl l’affirme, en nous disant de quoi il est constitué :
« Tout dépend de la force motrice. Quelle est-elle ? La détresse des Juifs. » (page 16)

Pour que le bridge fonctionne au mieux, il est nécessaire que la détresse perdure… Mieux peut-être : une hausse de la détresse ne serait-elle pas corrélative d’une hausse de l’efficacité et de la puissance de l’État-prothèse ? En tout cas, Theodor Herzl enfonce le clou :
« Ce que je dis, c’est que si cette force est correctement utilisée, elle sera assez puissante pour actionner une machine importante et mettre en marche des hommes et des choses. » (page 17)

Quels hommes ? Quelles choses ? Quel couple d’hommes et de choses ? Lisons l’auteur en question :
« […] le monde se transforme constamment par la production incessante de nouvelles richesses. À notre époque, les merveilles de la technique produisent des richesses nouvelles que les esprits les plus simples peuvent voir de leurs yeux à peine dessillés. C’est l’esprit d’entreprise qui les a créés. » (page 20)

Il s’agit donc, pour Theodor Herzl, d’organiser un État qui fera la part belle aux entrepreneurs, puisque…
« Sans esprit d’entreprise, le travail reste statique ; un exemple typique en est fourni par le travail du paysan, qui vit comme ses aïeux il y a mille ans. Le bien-être matériel n’est dû qu’à l’entreprise. » (page 20)

Un pas de plus, et nous voici rangé(e)s du côté des propriétaires des moyens de production, c’est-à-dire du capital :
« Nous possédons des esclaves d’une force sans pareille, dont l’apparition dans le monde civilisé a représenté une concurrence fatale pour le travail manuel : ce sont les machines. » (page 21)

Ce qui ne veut tout de même pas dire que tout Juif est un entrepreneur. Bien au contraire, semble dire cet initiateur de l’État des Juifs :
« Bien sûr, il faut des ouvriers pour les actionner ; mais pour cela nous avons bien assez de main-d’œuvre, en fait celle-ci est même trop abondante. Seul celui qui ne connaît pas les conditions des Juifs dans de nombreuses régions d’Europe orientale osera prétendre que les Juifs ne sont pas capables ou désireux de travailler de leurs mains. » (page 21)

Or si, selon Theodor Herzl, le travail du paysan a une forte tendance à la stagnation, il ne s’agit pas de manquer le train qui s’est mis en marche depuis un certain temps déjà au moment où il écrit :
« Les exploits scientifiques ont valu à notre siècle une renaissance hors du commun. Seule l’humanité n’a pas encore utilisé ce progrès féerique. » (page 21)

Et pourtant…
« Sur des navires géants, nous franchissons rapidement et sans danger des océans, jusque-là inconnus ; des chemins de fer nous transportent en toute sécurité au sommet des montagnes que l’on gravissait craintivement autrefois. Les événements qui se déroulent dans des pays encore inconnus lorsque l’Europe enfermait les Juifs dans les ghettos sont transmis dans l’heure. C’est pourquoi la détresse des Juifs est un anachronisme […]. » (pages 21-22)

Cependant, entrepreneurs ou pauvres, les Juifs ne doivent en aucun cas perdre de vue ce qui les rassemble :
« Nous sommes un peuple, Un peuple-un. » (page 23)

D’où la nécessité de donner naissance à l’État des Juifs, unité géographique d’un peuple travailleur réuni sous une élite entrepreneuriale aux ambitions planétaires. C’est Herzl qui l’affirme :
« […] je considère la question juive comme n’étant ni religieuse ni sociale, mais bien nationale. Pour la résoudre, il nous faut avant tout la poser en termes politiques, à l’échelle mondiale. » (page 23)

Est-ce à dire que les Juifs riches ne pourraient tirer, tout seuls, leur épingle du jeu ? Non, certes, puisque :
« La vieille noblesse redore son blason avec l’argent des Juifs et, en même temps, des famille juives sont absorbées. » (page 25)

En lui-même, ce phénomène est assez grave, et il s’est vérifié, par exemple, en Autriche après qu’en 1867, année de l’émancipation de la communauté juive dans son ensemble…
« Les Juifs qui se trouvaient dans une position supérieure, tant intellectuelle que matérielle, n’avaient plus aucun sentiment de communauté avec leur peuple. Il suffit que le bien-être politique dure quelque peu pour que nous nous assimilions partout ; je pense qu’il n’y a pas à en rougir. » (page 24)

Émancipation par le haut, donc, pour les mieux dotés…
« Mais comment ce phénomène se produirait-il dans les classes moyennes, là où se trouve la majorité des Juifs, puisque les Juifs sont un peuple de classe moyenne ? » (page 25)

En admettant toutefois que la classe moyenne juive tente de s’aventurer sur cette même piste de la réussite sociale, que ne lui faudra-t-il pas entendre ! s’inquiète Theodor Herzl :
« Et si la puissance actuelle des Juifs provoque les cris de colère et de détresse des antisémites, on peut imaginer les explosions si elle devait s’accroître. Il n’est pas possible d’imaginer l’assimilation par cette voie ; elle reviendrait à assurer la domination de la majorité par une minorité jusque-là méprisée, alors qu’elle ne serait pas en possession de la force administrative ou militaire. » (pages 25-26)

C’est-à-dire : qu’elle ne disposerait pas de la puissance étatique…

Or, la classe moyenne juive paraît disposer, selon l’auteur de l’État des Juifs, de caractéristiques spécifiques qui lui donneraient le beau rôle si l’on n’y prenait garde. Il s’est autorisé, un peu plus haut dans son texte, à le mentionner non sans une certaine nervosité :
« Ainsi donc, serions-nous exclusivement des entrepreneurs – ce que les plus folles exagérations avancent – , nous n’aurions nullement besoin de « peuple-hôte ». Nous ne comptons en aucune manière sur la circulation des mêmes biens, parce que nous en produisons toujours de nouveaux. » (page 21)

Cependant, classe supérieure et classe moyenne, voilà qui ne fait pas toute la communauté juive, loin s’en faut, et c’est ce qui inquiète par-dessus tout Theodor Herzl :
« S’il n’était question que d’intérêts particuliers, de personnes se sentant menacées et qui réagissent par étroitesse d’esprit ou par lâcheté, on pourrait sourire et passer outre avec mépris. Mais c’est la situation des pauvres et des opprimés qui est à considérer. » (page 26)

Ce qui n’est pas encore dire la vraie nature du souci qui s’empare de l’esprit de notre auteur. On pourrait en effet s’y méprendre. Sera-ce faire une part trop belle à ceux dont il arrive qu’ils sortent complètement des radars de leurs coreligionnaires dûment assimilés ? Certes, non. Et Theodor l’avoue sans fard :
« Pourtant, je tiens dès l’abord à écarter toute équivoque : notamment celle qui consisterait à croire que, si mon plan se réalisait, les Juifs riches pourraient être lésés. C’est pourquoi je tiens à affirmer clairement le droit à la propriété. » (page 26)

La suite nous montrera-t-elle qu’il y a, dans le sionisme, la quintessence du capitalisme financier ?

Pour ma part, j’ai déjà eu l’occasion de souligner quel rôle Hannah Arendt, une coreligionnaire de Theodor Herzl, avait joué, dans ce même champ idéologique, quand il s’est agi d’aller anéantir la réputation de Joseph Staline, avant même 1945. Phénomène plutôt stupéfiant.
(Cf. http://crimesdestaline.canalblog.com)

Michel J. Cuny

Clic suivant : Le sionisme de Theodor Herzl comme remède à la question sociale

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