Le sionisme de Theodor Herzl comme remède à la question sociale

Nous avions laissé Theodor Herzl (ici) sur cette formule qui apparaît à la page 26 de son ouvrage initialement publié à Vienne (Autriche) en 1896, L’État des Juifs :
« […] je tiens à affirmer clairement le droit à la propriété. »

Theodor Herzl 2

Theodor Herzl

Il s’agissait, pour lui, de répondre à la crainte qu’auraient pu nourrir certaines personnes à le voir se soucier de la condition des Juifs pauvres, au détriment peut-être des plus riches…

C’est que, s’il n’a pas hésité à écrire, des Juifs, qu’ils constituent un peuple – mieux : « Un peuple-un » -, Theodor Herzl ne perd pas de vue la dialectique interne qui oppose les propriétaires (des moyens de production et d’échange, c’est-à-dire : les outils de travail, les locaux commerciaux, les moyens de transports, les cabinets d’avocats, d’architectes, médicaux, etc.) et ces Juifs pauvres qui n’ont que leurs bras pour vivre…

Devenu le promoteur d’un État des Juifs qu’il conviendrait d’installer en Palestine ou en Argentine, ne risque-t-il pas, par ailleurs, de nuire aux Juifs qui ont réussi à s’assimiler – en France tout particulièrement ? Non, répond-il aussitôt :
« En effet, les assimilés seront débarrassés de la concurrence du prolétariat juif si inquiétante, si imprévisible, si inévitable. Ce prolétariat qui sous la pression politique et la nécessité économique est ballotté de pays en pays. Ce prolétariat errant pourra se fixer définitivement. » (page 28)

Solution intéressante, justement, alors que les assimilés sont assez bien placés pour savoir qu’ils n’ont, quant à eux, pas encore réussi à obtenir que cette question de l’errance des Juifs pauvres trouve sa vraie solution dans ces années de fin du XIXe siècle. Theodor Herzl le leur rappelle :
« C’est là une douleur secrète des assimilés qui se soigne par des œuvres de « bienfaisance ». Ils créent des associations d’émigration pour les Juifs qui immigrent. » (page 28)

Or, il n’y a rien qui illustrerait, ici, cette notion si chère à Herzl de « Un Peuple-un« . Il l’affirme tout crûment :
« Certaines de ces associations d’entraide n’existent pas pour les Juifs persécutés, mais contre eux. Les plus pauvres doivent s’en aller au plus vite et au plus loin. » (page 28)

De fait, son diagnostic est en réalité tout ce qu’il y a de plus sévère :
« Même les tentatives de colonisation, à l’origine desquelles se trouvent pourtant des personnes animées des intentions les meilleures, pour intéressantes qu’elles aient été, n’ont pas, jusqu’à présent, été concluantes. Je ne crois pas que, pour les uns ou les autres, il ne se soit agi que d’un sport, qu’on ait laissé les pauvres Juifs émigrer comme on fait courir des chevaux. Tout cela est bien trop sérieux et triste. » (page 28)

Mais nous venons toutefois d’en recueillir le terme de… « colonisation« . Encore ne se sera-t-il agi que de « tentatives » malheureuses. Cependant, poursuit Theodor Herzl :
« Ces tentatives sont intéressantes en ce qu’elles représentent, sur une petite échelle, les principes pratiques qui annoncent l’idée de l’État des Juifs. Elles sont même utiles, dans la mesure où l’on peut tirer la leçon des erreurs commises et les éviter plus tard. » (page 28)

De quelles erreurs a-t-il pu s’agir ? Sans doute, tout d’abord, d’un défaut de conceptualisation de l’ensemble de la demande qui se sera traduit par quelques levées de bouclier à l’endroit même de l’atterrissage :
« Je tiens la transplantation de l’antisémitisme vers de nouvelles régions, conséquence nécessaire de l’infiltration artificielle de ce type, comme un moindre mal. » (page 29)

Notons qu’il n’y aura eu, jusqu’alors, qu’infiltration – c’est-à-dire une pénétration aussi discrète que possible, et seulement « artificielle« , ou encore, sans nécessité suffisamment forte, ni du côté des arrivants, ni du côté des hôtes mis dans le coup malgré eux. Moindre mal, toutefois, selon Theodor Herzl
« Mais il est une conséquence plus grave : les résultats insuffisants obtenus jusqu’à présent ont induit les Juifs eux-mêmes à douter de l’utilisation possible du matériel humain juif. » (page 29)

Que faut-il entendre par là ? Quel est ce « matériel humain juif » dont on pourrait douter de l’éventuelle employabilité dans un contexte d’ »infiltration artificielle » en terre étrangère ? S’agirait-il de ces coreligionnaires dont Theodor Herzl nous a dit précédemment que les assimilés les redoutent en tant qu’ils constituent « la concurrence du prolétariat juif, si inquiétante, si imprévisible, si inévitable« .

Par conséquent, s’il doit avoir, entre autres vertus, celle d’offrir un remède à la question sociale à l’intérieur même de la communauté juive, l’État des Juifs, c’est-à-dire l’État d’un Peuple-un, doit intégrer, dès le départ, une dialectique spécifique. C’est exactement ce que va lui fournir Theodor Herzl, dont il faut signaler, en ce lieu précis, qu’au moment de mettre par écrit la première ébauche de son livre, il aura noté dans son Journal :
« Je me suis demandé aujourd’hui si, en fait, je ne contribuais pas à résoudre bien plus que la question juive. Tout bonnement, en fait, la question sociale. » (page 109)

Cette dialectique n’a d’abord nul besoin d’être inventée. Elle est déjà à l’œuvre dans l’émigration telle qu’elle se déroule sous ses yeux. Du moins est-ce Theodor Herzl qui nous indique la voir :
« Ne partent que ceux qui sont certains d’améliorer leur situation. D’abord les désespérés, puis les pauvres, puis les personnes aisées, les riches enfin. Les premiers arrivés passent aux couches supérieures, jusqu’à ce que ceux-ci fassent venir leurs proches. L’émigration représente donc aussi un mouvement d’ascension des classes. » (page 30)

Pour ne prendre d’abord que ce qui pourrait se passer en Europe, la création d’un État des Juifs plus ou moins lointain géographiquement ne serait pas une péripétie susceptible de déplaire à ceux devant qui les Juifs feraient place nette :
« Par un mouvement de migration interne, les citoyens chrétiens vont prendre les places occupées jusque-là par les Juifs. Tout ce processus se fera graduellement, sans secousses et, dès le début, l’antisémitisme cessera. » (page 30)

Certes, il y a bien un risque – dont Theodor Herzl ne semble pas s’aviser -, c’est que les autochtones, une fois l’eau mise à la bouche, ne poussent un peu au départ, jusques et y compris les Juifs qui n’en auraient jamais eu la moindre intention… puisque ce départ peut être si bénéfique à qui restera sur place… Ainsi, au lieu d’une diminution de l’antisémitisme, il pourrait s’agir de l’inverse, l’État des Juifs – c’est-dire le lieu d’exercice d’une souveraineté juive – devenant une sorte de chiffon rouge pour l’antisémitisme actif.

Mais cette perspective ne peut guère être opposée à Theodor Herzl qui, d’avance, aura affirmé :
« Les gouvernements dans les pays desquels sévit l’antisémitisme seront très intéressés à nous procurer la souveraineté. » (page 41)

(Cadre général du présent travail : https://unefrancearefaire.com/2015/12/02/quelques-pas-a-travers-les-decombres/)

Michel J. Cuny

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