Sionisme et quintessence de l’esprit d’entreprise

Dès le début de son livre, L’État des Juifs (1896), Theodor Herzl nous avait indiqué la présence d’une « force motrice » apte à induire et à maintenir un flux d’immigration vers la terre sur laquelle le peuple juif pourrait commencer à s’établir en pleine souveraineté : la « détresse ».

L'Etat des Juifs

Pour aider à en situer la provenance et l’ampleur, il lui semble inutile d’aller au-delà de ce qui n’est pour lui – comme pour tout un chacun, pense-t-il – qu’une évidence :
« Je me contente de demander aux Juifs s’il est exact que, dans les pays où nous habitons en nombre, la situation des Juifs, avocats, médecins, techniciens, professeurs et employés de toutes sortes, devient de plus en plus insupportable. Est-il exact que toutes les passions du peuple sont excitées contre nos riches ? Est-il exact que nos pauvres vivent plus rudement que tout autre prolétariat ? » (page 34)

Du même coup, Theodor Herzl a défini les trois catégories qui vont lui permettre d’établir le schéma de base du futur État : la classe moyenne, les riches, les pauvres. Ce qui est, en effet, d’une simplicité biblique.

Le pire est, pour lui, que la première soit plus particulièrement visée :
« Tout cela, alors que nous produisons sans fin des esprits d’intelligence moyenne qui ne trouvent pas de débouchés et qui deviennent donc un danger social, au même titre que les fortunes croissantes. Les Juifs cultivés et sans aucune fortune passent tous au socialisme. » (page 38)

C’est ce qui devait devenir criant quarante-cinq années plus tard, lorsque Hitler et les siens s’aviseront de faire la guerre au « judéo-bolchevisme », une guerre d’extermination, tout simplement, dont on peut penser qu’elle visait autant les Juifs pauvres qu’une partie de l’intelligentsia juive.

Mais les Juifs riches, à qui risquaient-ils de s’affronter, sur le terrain même de la vie sociale ordinaire en pays de libre entreprise ? Voici ce que Theodor Herzl, qui manifestement s’y associe, nous répond :
« La bourgeoisie chrétienne n’aurait guère de scrupule à nous jeter en pâture au socialisme […]. » (page 38)

Certes, à l’époque où Theodor Herzl écrit, le socialisme, ce n’est pas encore celui de l’URSS. Voyons, alors, ce que ce mot évoque chez lui, en ajoutant aussitôt le petit bout de phrase qui vient immédiatement à la suite de la précédente citation :
« […] à quoi cela pourrait-il servir ? » (page 38)

… de « jeter » les Juifs riches « en pâture » à un socialisme qu’il formule ainsi :
« Autrefois on enlevait aux Juifs leurs bijoux. Comment pourrait-on aujourd’hui saisir leurs biens mobiliers ? Ceux-ci figurent sur des papiers imprimés qui reposent quelque part, peut-être même dans des coffres-forts chrétiens. » (page 38)

Que veut-il nous dire par là ? Qu’il y a fort à parier que les chrétiens riches seraient eux-mêmes atteints par les coups portés aux Juifs riches, leurs fortunes mobilières étant devenues plus ou moins solidaires…

De même pour une seconde rubrique :
« Là où l’impôt progressif sur le revenu existe, il serait possible de frapper tout le complexe que constitue la fortune mobilière. Mais toutes ces tentatives ne peuvent être dirigées exclusivement contre les Juifs ; voudrait-on s’y essayer malgré tout, une grave crise économique s’ensuivrait, celle-ci ne s’arrêterait pas aux seuls Juifs que l’on visait. » (page 38)

Tout dépend donc de la force même du « socialisme » en question : il pourrait, à lui tout seul, bousculer autant les riches chrétiens que les riches Juifs, et, tandis que…
« Dans la population, l’antisémitisme croît de jour en jour, d’heure en heure »,
Theodor Herzl en arrive à cette sinistre conclusion qui concerne les Juifs les plus aptes à s’assimiler à l’économie européenne :
« La lutte sociale devrait donc être livrée à nos dépens, parce que nous nous trouvons aux postes les plus exposés, aussi bien dans le camp capitaliste que dans le camp socialiste. » (page 35)

L’exposition ne fait, d’ailleurs, que s’accentuer tant l’aptitude à entreprendre se situe de ce côté-là de l’humanité, réanimant en permanence un antisémitisme dont…
« […] la cause proche est une surproduction en intelligences moyennes, qui ne trouvent de débouchés normaux ni vers le haut ni vers le bas. Vers le bas, nous sommes prolétarisés en révolutionnaires et fournissons aussi les sous-officiers des partis révolutionnaires alors qu’en même temps, vers le haut, notre pouvoir financier ne cesse de grandir. » (pages 38-39)

S’agissant d’une vérité que Theodor Herzl croit pouvoir appliquer aux sociétés européennes les plus importantes de son temps, il ne paraît plus y avoir d’autre solution sensée qu’un départ vers un lieu libéré de toute autre contrainte que celle que les Juifs souhaiteraient s’appliquer à eux-mêmes, compte tenu de ce que sont les spécificités qu’il leur a reconnues :
« Que l’on nous donne la pleine souveraineté sur une parcelle suffisante de la surface du globe, de manière à satisfaire les besoins légitimes de notre peuple. Nous nous occuperons de tout le reste. » (page 41)

Sera-ce une refondation totale de l’univers juif ? Quelque chose d’un peu plus fraternel qu’ailleurs, jusques et y compris dans le domaine économique ? C’est ce que, déjà, il nous tarde de savoir.

En ce qui le concerne, Theodor Herzl n’y va pas de main morte, il faut l’avouer :
« Ce sont les plus pauvres qui partiront d’abord et qui défricheront le pays. Conformément à un plan établi d’avance, ils construiront des routes, des ponts, des lignes de chemins de fer, ils établiront des lignes télégraphiques, ils canaliseront les rivières et construiront leurs propre foyers. Leur travail créera une circulation de biens, cette circulation de biens établira un marché et ceux-ci attireront de nouveaux colons. » (page 42)

Nous le voyons aussitôt : les valeurs d’usage (infrastructures) sont mises au service des valeurs d’échange (le marché). Ce marché repose, par définition, sur la concurrence entre les commerçants, comme entre les fabricants et leurs éventuels salariés… Et il fait flamber les imaginations :
« Car chacun viendra librement, à ses risques et périls. » (page 42)

Au-delà du travail (salaires) et de la production d’un profit artisanal, commercial ou même industriel, voici paraître, sous la plume très avisée de Theodor Herzl, la rente foncière tout simplement :
« Le travail que nous investirons dans la terre augmentera la valeur du pays. » (page 42)

C’est-à-dire la richesse qui se dégage très spécifiquement de la propriété du sol…

Et qui est directement au cœur du flamboiement tout particulier de la … colonisation, dont Theodor Herzl veut croire qu’elle spécifie l’ethos juif, un ethos qui, jusqu’au moment où il lui offre l’aventure qui ne peut qu’en faire jaillir les plus beaux fruits, n’a trouvé à s’exercer qu’assez négativement pour ses coreligionnaires eux-mêmes ;
« Les juifs comprendront bientôt qu’il y a là un nouveau champ d’action pour leur esprit d’entreprise si haï et méprisé jusque-là. » (page 42)

Encore Theodor Herzl ne fait-il que commencer à nous surprendre…

Michel J. Cuny

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