Aux sources de l’Etat d’Israël ?

L’État des Juifs, tel qu’il apparaît en sa qualité de titre d’un livre que Theodor Herzl a publié en 1896 à Vienne (Autriche), n’est d’abord que le nom d’une fiction. Nous savons aujourd’hui – c’est-à-dire cent-vingt ans plus tard – que la réalisation en a été obtenue.

jerusalem

À lui tout seul, ce phénomène ne peut que susciter notre étonnement, que nous soyons Juifs-Juives ou que nous ne le soyons pas. Et pour autant qu’il doit être vu comme le résultat d’une activité strictement humaine, cet État ne peut que nous donner l’envie de regarder avec attention ce qu’il y avait, déjà, dans le livre de Theodor Herzl.

En référence aux travaux de Jacques Lacan, je dirai qu’il s’agit de découvrir ce que sont les « articulations symboliques » développées par Theodor Herzl pour obtenir des « effets de structure » tels que l’État des Juifs puisse quitter son statut de fiction et plier le réel, d’abord informe, à la nécessité d’une structuration qui n’est, à l’origine, qu’un système langagier : une fiction.

Certes, Israël n’est pas né de ce seul « État des Juifs« … À ce compte, d’ailleurs, rien ne naît de rien. Et pourtant, avec le recul historique, nous pouvons nous étonner d’une certaine continuité, et même d’une continuité certaine entre les mots alignés par Theodor Herzl et la situation mondiale d’aujourd’hui pour autant qu’Israël n’y est tout de même pas pour rien.

Dans le but d’obtenir que l’État des Juifs devienne une réalité, Theodor Herzl indique aussitôt qu’il faudra se doter de deux organismes entre lesquels vont se répartir deux sphères d’activité :
« Ce que la Society of Jews aura préparé sur le plan scientifique et politique, la Jewish Company l’exécutera sur le plan pratique. » (page 41)

Savoir et pouvoir seraient ainsi le fait de la Society of Jews, mais dans un ordre précis, qui est généralement celui des articulations symboliques : l’ordre du discours. Plus précisément, d’un discours qui exprime un ethos, en l’occurrence l’ethos juif tel que Theodor Herzl pense pouvoir en établir la spécificité dans le champ qui est le sien ici : celui de la création de l’État des Juifs.

Avançons avec lui sur ce terrain :
« Les Juifs qui acceptent notre idée d’État formeront la Society of Jews. C’est ainsi que celle-ci acquerra, face aux gouvernements, le pouvoir de parler et de négocier au nom des Juifs. Pour utiliser une analogie du droit international, la Society sera reconnue comme un État en formation. Ainsi l’État sera déjà créé. » (page 43)

D’une fiction, nous voici – sitôt la Society of Jews constituée – en présence d’une collectivité humaine qui porte un discours structuré. Il pourrait, tout aussi bien, s’agir d’un délire collectif. Ce qu’il pourrait sembler être, tant qu’il ne se sera pas affronté à un discours plus global, dont la dénomination se trouve déjà présente dans la formule que Theodor Herzl vient d’utiliser : le droit international.

En tant que fiction portée par le discours d’un collectif restreint à cette Society of Jews, l’État des Juifs doit obtenir d’être, du point de vue de sa structure fictionnelle – qui n’est pas rien – un phénomène reconnu par le système de discours que constitue le droit international.

Représentant l’État des Juifs en gestation, la Society of Jews doit elle-même avoir, dès le départ, un poids éthique – le seul qui lui soit accessible tant qu’elle ne s’appuie sur rien d’autre qu’elle-même. Or, écrit Theodor Herzl :
« La pureté de l’idée de la personnalité morale est garantie par le caractère de ses membres. » (pages 30-31)

De quel droit la Society of Jews pourrait-elle porter, jusque dans le champ du droit international, la nécessité de la création de l’État des Juifs ? D’un droit qui ne peut être d’abord que moral : celui d’échapper à la « détresse » du peuple juif.

Car si, selon Theodor Herzl, la détresse est la force motrice qui présidera à la création de l’État des Juifs, et si cette détresse est liée aux torts qui sont faits aux Juives et aux Juifs en tant qu’ils se vivent comme appartenant à une nation, c’est cette détresse qui les place de facto dans le champ du droit international.

Or, Theodor Herzl l’affirme avec vigueur :
« […] je considère la question juive comme n’étant ni religieuse ni sociale, mais bien nationale. Pour la résoudre, il nous faut avant tout la poser en termes politiques, à l’échelle mondiale. » (page 23)

…c’est-à-dire dans le cadre international où s’organisent les rapports juridiques entre les États au titre de la souveraineté que leur reconnaît le droit international lui-même. Moyen de constitution de la base humaine du futur État des Juifs, et ainsi que l’écrit Theodor Herzl
« L’émigration n’a de sens que si elle est établie sur une souveraineté qui nous est garantie. » (page 43)

D’abord fiction à l’intérieur du droit international, l’État des Juifs sera représenté, sur la scène internationale, par un porte-parole apte à intervenir dans le concert général des diverses souverainetés étatiques et notamment de celles qui s’exercent sur les territoires visés par l’immigration. C’est Theodor Herzl qui le dit :
« La Society of Jews négociera avec les souverains actuels des territoires. » (page 43)

Il estime, par ailleurs, que, dès le départ, elle ne sera pas seule :
« Elle le fera sous l’égide des puissances européennes, si celles-ci nous sont favorables. » (page 43)

Écrivant cela, il a déjà sa petite idée. Mais avant de voir où il pense trouver – rappelons que nous sommes en 1896 – les meilleurs appuis internationaux à cette souveraineté d’un État des Juifs d’abord strictement fictionnel, il faut préciser que nous sommes ici en présence du cœur même de son projet :
« La Society of Jews sera le noyau central du mouvement juif naissant. » (page 88)

Mieux :
« La Society of Jews sera le nouveau Moïse des Juifs. » (page 88)

Quant aux pères fondateurs de la Society of Jews, où les trouvera-t-il de préférence ?
« C’est parmi les valeureux Juifs anglais, auxquels j’ai présenté ce projet, que naîtra cette personne morale. » (page 88)

Du côté de la City ? Aurait-elle été choisie parce qu’elle répondrait à un mouvement venu du plus profond de l’antisémitisme, et que Theodor Herzl se plaît à écrire pour nous en toutes lettres :
« On nous pousse à nouveau vers les métiers de l’argent ; ils portent maintenant le nom de Bourse, puisqu’on nous rejette de toutes les autres branches d’activité. » (page 35)

Serait-ce le sens profond qu’il conviendra de donner à l’organisme qui, comme nous le verrons bientôt, viendra se conjoindre à celui dont le faisceau d’articulations symboliques aura reçu, de Theodor Herzl, le nom, si chargé de promesses, de « nouveau Moïse des Juifs« …

« La Society of Jews sera la personne morale, sujets des droits en dehors de la sphère des biens privés. À côté d’elle, j’établis la personne juridique appelée Jewish Company, qui est une institution d’achats. » (page 30)

…de titres de propriété privée des moyens de production et d’échange ?

Michel J. Cuny

Clic suivant : Sionisme et impérialisme

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