De l’art d’accommoder les morts pour enfoncer qui on veut : Staline, par exemple

Je rappelle que nous feuilletons la quarantaine de pages que Stéphane Courtois a rédigée en tête de l’ouvrage publié sous sa responsabilité en 1997 : Le Livre noir du communisme – Crimes, terreur, répression.

Après avoir évoqué un premier élément de preuve tendant à démontrer le caractère intrinsèquement criminel du communisme (il citait le témoignage invérifiable de Sergueï Melgounov, un opposant déclaré, depuis 1917, de la Révolution d’Octobre, qui, après cinq années d’activité clandestine, de perquisitions, d’interpellations, d’interrogatoires, aura été frappé par une condamnation à mort bientôt transformée en bannissement…), nous pouvons en considérer un deuxième…
« […] c’est Vassili Grossman – dont la mère fut tuée par les nazis dans le ghetto de Berditchev, qui écrivit le premier texte sur Treblinka et fut l’un des maîtres d’œuvre du Livre noir sur l’extermination des Juifs d’URSS – qui, dans son récit Tout passe, fait dire à l’un de ses personnages à propos de la famine en Ukraine – « Les écrivains et Staline lui-même disaient tous la même chose : les koulaks sont des parasites, ils brûlent le blé, ils tuent les enfants. Et on nous a déclaré sans ambages : il faut soulever les masses contre eux et les anéantir tous, en tant que classe, ces maudits. » » (page 26)

Joseph Staline (1879-1953)

De la même façon que, selon les Éditions des Syrtes, il est possible d’affirmer de Melgounov « qu’il fait parler les victimes et leurs bourreaux, grâce notamment aux nombreux documents et récits qu’il a pu recueillir », c’est-à-dire en réinventant les victimes et les bourreaux à partir de documents et de récits que nous ne pouvons pas connaître directement, de même, nous sommes livré(e)s ici à un ouvrage de fiction qui dépend de la seule bonne de volonté de ce Vassili Grossman dont il nous est dit qu’il est l’un des maîtres d’œuvre d’un livre consacré à l’extermination des Juifs d’URSS

« Extermination »… Mais par qui ?

Il suffit de ne pas trop réfléchir pour se laisser embarquer par la proximité immédiate de cette « extermination » avec la phrase qui concerne la famine en Ukraine, et croire illico qu’il s’agit de l’extermination des Juifs d’URSS par… « Staline lui-même ».

… puisque Stéphane Courtois nous rappelle que Vassili Grossmann « fait dire à l’un de ses personnages » que Staline, etc…

Et que c’est bien toujours à propos de Staline que le même témoin problématique enfonce le clou de tout ce qu’il pouvait y avoir d’ignoble chez le successeur de Lénine, puisque, selon Stéphane Courtois, relayant l’auteur juif Grossmann :
« Il ajoute : « Pour les tuer, il fallait déclarer : les koulaks, ce ne sont pas des êtres humains. Tout comme les Allemands disaient : les Juifs, ce ne sont pas des êtres humains. C’est ce qu’ont dit Lénine et Staline : les koulaks, ce ne sont pas des êtres humains. » (page 26)

Ce témoin tout ce qu’il y a de plus improvisé ayant achevé son joli travail sous la plume, nous a-t-on dit, de l’un des protagonistes du Livre noir sur l’extermination des Juifs d’URSS, c’est à celui-ci que Stéphane Courtois laisse le dernier mot qui enfonce le clou des synergies « manifestes » entre les Soviétiques et les nazis à propos… des Juifs, bien sûr :
« Et Grossman conclut, à propos des enfants des koulaks : « C’est comme les Allemands qui ont fait mourir les enfants juifs dans les chambres à gaz : vous n’avez pas le droit de vivre, vous êtes des Juifs. » » (page 26)

Qu’il s’agisse de la Juive Hannah Arendt ou du Juif Vassili Grossman, nous voyons que nous avons affaire à des gens décidément prêts à tout pour se mettre en situation de faire basculer les crimes nazis sous la responsabilité de Staline et du régime soviétique… Il s’agit manifestement d’une politique déterminée qui dépasse leurs personnes. À quoi correspond-elle dans l’ensemble de la politique mondiale ?

Autrement dit, et c’est Stéphane Courtois qui s’en inquiète lui-même en soulignant ce fait trop peu connu – pendant une quarantaine d’années – des cent millions de morts dus au seul communisme :
« Pourquoi a-t-il fallu attendre la fin du siècle pour que ce thème accède au statut d’objet de science ? Car il est évident que l’étude de la terreur stalinienne et communiste en général comparée à l’étude des crimes nazis, a un énorme retard à combler, même si, à l’Est, les études se multiplient. » (page 27)

Manifestement, la stratégie qui s’exprime ici consiste à obtenir que les crimes nazis puissent être recouverts par les crimes soviétiques, à travers un basculement des Juifs eux-mêmes dans le camp allemand… contre tout ce qui peut être rattaché à Staline… pour porter un coup fatal à l’Union soviétique, elle-même moribonde, jusqu’à devoir s’effondrer en 1991…

Il s’agit d’obtenir, par tous les moyens, une accélération brutale du processus final de destruction de l’État ouvrier et paysan qui a tellement inquiété la bourgeoisie du monde entier et l’ensemble de ses alliés depuis la Révolution d’Octobre 1917.

Reprenant les moments marquants d’un processus d’abord extrêmement hésitant, Stéphane Courtois ne paraît pas s’apercevoir qu’il en livre également la parfaite inanité…
« Le premier grand tournant dans la reconnaissance officielle des crimes communistes se situe le 24 février 1956. » (page 33)

Il s’agit de l’initiative prise par Nikita Khrouchtchev de dénoncer, à l’occasion du XXe Congrès du PCUS, le culte de la personnalité dont Staline aurait été l’objet. Citant François Furet, dont il a été l’ami et le complice, Stéphane Courtois révèle l’inanité profonde de cette pseudo-révélation :
« L’extraordinaire pouvoir du « rapport secret » sur les esprits vient de ce qu’il n’a pas de contradicteurs. » (page 35)

Remontant le temps, il nous rappelle la corde de rappel dont Hannah Arendt a dû admettre qu’elle serait longtemps le seul moyen d’accabler Staline :
« Des années vingt aux années cinquante – et faute de données plus fiables soigneusement celées par le régime soviétique -, la recherche reposait essentiellement sur les témoignages de transfuges. » (page 36)

De dix-sept à vingt ans après la mort du terrible dictateur (mars 1953), au milieu d’un calme décidément plat, il y a soudain quelque qui fait beaucoup de bruit :
« Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, le grand œuvre de SoljenitsyneL’Archipel du Goulag, puis le cycle des « Noeuds » de la révolution russe – provoqua un véritable choc dans l’opinion. » (pages 36-37)

Mais, du point de vue preuve par le document, tout cela est un peu faiblard. Stéphane Courtois en convient lui-même :
« Plus sans doute le choc de la littérature, du chroniqueur de génie, que la prise de conscience générale de l’horrible système qu’il décrivait. » (page 37)

Autre événement d’un goût plus que douteux… puisqu’à ce moment-là les cent millions de victimes du communisme ont complètement échappé aux radars de l’histoire :
« Plus récemment encore, Vladimir Boukovski, l’une des principales figures de la dissidence soviétique sous Brejnev, a poussé un nouveau cri de protestation réclamant sous le titre Jugement à Moscou, la mise en place d’un nouveau tribunal de Nuremberg pour juger les activités criminelles du régime […]. » (page 37)

Tout ceci est évidemment déplorable… Mais voici les toutes dernières années du vingtième siècle (vers 1997)…
« Aujourd’hui, non seulement les archives confirment ces témoignages ponctuels, mais permettent d’aller beaucoup plus loin. » (page 37)

Enfin un conte de fées qui finit bien. Nous tenons les… 100.000.000, et jusqu’aux abords de la virgule, évidemment.

C’est que nous voyons large…
« Cette approche implique un travail comparatif de la Chine à l’URSS, de Cuba au Vietnam. » (page 40)

Et c’est alors qu’a pu se réaliser ce vrai rêve que constitue Le Livre noir du communisme – Crimes, terreur, répression.

Un regret toutefois… Ce n’est que du pipeau… Stéphane Courtois, qui arrive à la fin de sa très brillante démonstration, tient aussitôt à nous présenter ses plus plates excuses… Il n’y a toujours pas de « documentation homogène ». C’est bien lui qui l’affirme :
« Or, nous ne disposons pas, pour l’instant, d’une qualité de documentation homogène. Dans certains cas, les archives sont ouvertes – ou entrouvertes -, dans d’autres non. Cela ne nous a pas paru une raison suffisante pour remettre le travail ; nous en savons assez, de source « sûre », pour nous lancer dans une entreprise qui, si elle n’a aucune prétention à l’exhaustivité, se veut pionnière et souhaite inaugurer un vaste chantier de recherche et de réflexion. » (page 40)

Pas de documentation homogène… Il n’y a donc toujours que la parole des « transfuges » contre le silence des faits. Bon vent, les « pionniers » !

Michel J. Cuny

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