Deuxième entretien : Issa Diakaridia Koné (Mali) – Michel J. Cuny (France) Mars 2017

Michel J. Cuny :
Je vais vous donner quelques éléments historiques (et d’autres qui se rattachent à moi) concernant l’Office du Niger…
Quand je suis né (en 1950), mon père avait 24 ans. Il était ouvrier dans une usine textile qui produisait du tissu à partir du fil de coton. Ma mère avait 22 ans. Elle travaillait également dans cette usine. De même, pour trois de mes oncles, pour une de mes tantes, pour un de mes grands-pères, etc…
Le coton avait été transformé en fil dans une usine proche (une filature). Le propriétaire de ces usines s’appelait Marcel Boussac.

Issa Diakaridia Koné :
Marcel Boussac avait combien d’usines en France ?

Michel J. Cuny :
Il possédait d’autres usines en particulier dans l’est de la France (là où je suis né et où j’ai vécu jusqu’à l’âge de 33 ans), mais il serait difficile de dire combien : il ne cessait d’en acheter de nouvelles, ensuite il en revendait d’autres…

Issa Diakaridia Koné :
Vous aviez déjà travaillé dans cette usine ?

Michel J. Cuny :
Non. J’étais un bon élève… et le textile était en crise…
Mais dans les années 1950-1960, Marcel Boussac était l’homme le plus riche de France. Il possédait un grand journal national très important politiquement (le journal L’Aurore). Il avait une grande écurie de chevaux de course. Il était propriétaire de quelques châteaux, dont un dans lequel les enfants d’ouvriers allaient en vacances. J’y suis allé.

Issa Diakaridia Koné :
Marcel Boussac avait des terrains à cultiver en France ?

Michel J. Cuny :
Non. Il était éleveur de chevaux de courses parce qu’il s’agissait d’une activité prestigieuse…
Il avait commencé à s’enrichir après la guerre de 1914-1918. A cette époque, les ailes des avions étaient souvent faites en toile. A la fin de la guerre, Marcel Boussac avait racheté, pour très peu cher, les stocks de toile de l’armée française. Il en avait fait du tissu d’habillement… Ensuite, c’est le coton qui a fait sa fortune, et qui a donné du travail à des fils et à des filles d’agriculteurs, comme mon père et ma mère et le reste de ma famille. Il fallait donc beaucoup de coton… Vous commencez à deviner la suite.

Issa Diakaridia Koné :
Oui, moi-même je suis né dans une ville industrielle du Mali deuxième après Bamako. On appelle Koutiala la capitale de l’or blanc à cause de ces usines notamment la CMDT (Compagnie Malienne du Développement Textile). L’agriculture de Koutiala est basée sur le coton, mais avec la fermeture et la privatisation de ces usines, la ville a subi des mouvements vers la capitale. Le PIB du cercle est supérieur à celui de la région de Sikasso.

Michel J. Cuny :
De la même façon, en France, les usines de Marcel Boussac ont toutes été fermées à la fin des années 1970.

Issa Diakaridia Koné :
Manque de la matière première ?

Michel J. Cuny :
Non. Auparavant, elles avaient déjà cessé de travailler avec le coton : elles fabriquaient des tissus de tergal (un produit fait à partir de pétrole). Notez le basculement du coton vers le pétrole…
Je reprends la carrière de Marcel Boussac : Vous savez qu’il y a eu une crise économique mondiale en 1929. Elle a mis un an pour atteindre la France. En réaction à cette crise, la France s’est tournée vers son Empire (ses colonies), et c’est alors que l’Etat français a créé l’Office du Niger. Marcel Boussac a toujours défendu la colonisation en Afrique ou en Asie… Il a toujours été lié aux grands responsables politiques français qu’il poussait vers la colonisation.

Issa Diakaridia Koné :
Y a-t-il un lien entre tout cela et Vladimir Poutine ?

Michel J. Cuny :
Oui, il y a un lien. Il paraît d’abord lointain. Mais il est beaucoup plus étroit que nous ne pourrions le croire…
Vous voyez les grands rapports de force qui ont agi aussi bien sur votre famille que sur la mienne. Vous voyez que nos vies ont été déterminées par des décisions venues de loin. C’est à quoi Vladimir Poutine doit faire face, un peu comme vous et moi. Il vient, lui aussi, du monde ouvrier…

Issa Diakaridia Koné :
Marcel Boussac défendait la colonisation parce que les matières premières viennent d’Afrique

Michel J. Cuny :
Oui, en particulier d’Afrique. A l’époque, il en venait également d’Indochine, par exemple : le caoutchouc et l’huile d’arachide.
Le coton ne peut être produit que sous certains climats, dont celui de certaines parties de l’Afrique. Mais, de plus, les travailleurs africains étaient et sont toujours payés beaucoup moins cher que les travailleurs européens. Donc la matière première importée en France depuis les colonies françaises est intéressante pour faire un plus gros profit. De plus, à l’époque, elle était payée en franc (d’où l’intérêt de la zone franc).

Issa Diakaridia Koné :
Marcel Boussac avait profité de la crise de 1929 pour exploiter les humains ?

Michel J. Cuny :
La crise de 1929 lui a été favorable parce qu’il travaillait avec les colonies…
Après la crise de 1929, le franc était en difficulté sur le marché mondial. Mais, dans les colonies françaises, il conservait toute sa valeur. Il faut aussi tenir compte d’une autre chose. En 1950, dans les tissages de Marcel Boussac, les ouvriers étaient des Français. Mais, à la fin des années 1950, beaucoup d’Italiens les ont remplacés (l’Italie avait perdu la guerre à l’époque de Mussolini). Et puis, dans les années 1970, des Portugais sont arrivés. Tous ces gens-là acceptaient des salaires inférieurs et des logements modestes. Comme vous le voyez, l’exploitation des êtres humains se glisse un peu partout.

Issa Diakaridia Koné :
Absolument, un peu partout.
Comment, nous les jeunes Africains, pouvons-nous nous organiser pour obtenir le soutien de Vladimir Poutine ?

Michel J. Cuny :
Je crois qu’il est difficile de l’obtenir directement. Vous comprenez bien qu’il est lui-même très menacé… Que la Russie est en danger… Que tout sera fait pour l’obliger à se soumettre aux Etats-Unis. Heureusement, la Chine est de son côté.
Je crois qu’il faut penser à l’ensemble des pays du monde.

Issa Diakaridia Koné :
L’Etat était faible pour s’allier à Marcel Boussac ?

Michel J. Cuny :
C’est que Marcel Boussac avait une grande influence politique par sa richesse et parce qu’il était propriétaire de L’Aurore, un journal qui faisait et défaisait les réputations politiques.
D’ailleurs, je vous ai parlé de Marcel Boussac pour vous montrer comment le capital et l’Etat sont alliés en face des travailleurs… En face des travailleurs africains, en Afrique. Et en face des travailleurs français, en France.
Après l’indépendance du Mali, il était essentiel pour l’Etat français de tenir l’Etat malien. La France devait agir à travers l’Etat malien… sur l’économie malienne, et donc sur certains travailleurs maliens. En France, la bourgeoisie intervient directement (à travers ses capitaux, et à travers l’Etat français qu’elle contrôle) sur les travailleurs français.
Après l’indépendance, la France devait contrôler l’Etat malien (si possible) pour réussir à exploiter les travailleurs maliens. Il faut donc distinguer trois éléments qui sont toujours présents en système capitaliste : La bourgeoisie (propriétaire des capitaux), l’Etat (bourgeois parce que la bourgeoisie s’organise pour le contrôler complètement, même quand la population semble élire les responsables) et enfin, les travailleurs…

Issa Diakaridia Koné :
Comment l’Etat malien peut se débarrasser de cette situation ?

Michel J. Cuny :
La solution ne peut pas être immédiate, parce qu’il est nécessaire qu’elle vienne des travailleurs et des travailleuses maliens et maliennes. Le problème est exactement le même en France : comme vous le savez sans doute, il y a ici un très fort chômage – en particulier chez les jeunes diplômés.

Issa Diakaridia Koné :
L’économie française était  basée – et l’est encore – sur ses colonies en Afrique ?

Michel J. Cuny :
C’est ce qui fait une différence essentielle entre la France et le Mali
La France profite de certaines de ses anciennes colonies. Elle peut donc utiliser une partie des richesses qu’elle retire des Etats qu’elle domine… Elle peut utiliser ces richesses pour aider les jeunes Français à patienter, en attendant de trouver un vrai travail. Mais, malgré cela, la France est dans une grande difficulté.
En face d’elle, il y a l’Allemagne qui domine l’Europe, et donc la France aussi. Ce n’est pas un rapport de colonisation, mais c’est une entrave terrible.
Nous en reparlerons, si vous voulez.

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