Mise en cause de Vladimir Poutine ?… Quand le vice s’en prend à la vertu

Avant de quitter Saint-Pétersbourg en compagnie de Vladimir Poutine qui venait de perdre son emploi auprès du maire de la ville, Anatoli Sobtchak, battu aux élections municipales de 1996, enquérons-nous de ce que l’officier en réserve du KGB, qu’il était alors, a connu au temps de ce que lui-même a dénoncé par la suite sous la formule de « belle époque de la mafia ».

Y aura-t-il trouvé le moyen de faire valoir son souci permanent de la… loi ?

Voici comment Vladimir Fédorovski nous décrit la situation d’ensemble de la Russie en ce temps du règne de Boris Eltsine :
« Libérés du contrôle totalitaire, les grands « barons rouges », directeurs d’entreprises d’État, en profitèrent pour écouler à leur profit leurs surplus hors des circuits officiels, tandis que de nombreux apparatchiks firent main basse sur des pans entiers de l’économie. » (Fédorovski, page 52)

Vladimir Poutine aurait-il basculé, lui aussi, du côté des intérêts « privés », et des siens propres, tout d’abord ? Lançons le bouchon encore un peu plus loin : serait-il lui-même devenu un oligarque ? Et un oligarque à 40 milliards de dollars comme croit pouvoir l’écrire la journaliste russo-américaine Masha Gessen qui aura été très proche, en son temps, de celui que l’on peut caractériser comme le prince des oligarques : Boris Berezovski ?

Pour pousser aussi loin que possible la pointe qui paraît être ici délibérément tournée contre Vladimir Poutine de façon à lui faire la pire réputation, je m’en tiendrai au seul témoignage de Masha Gessen… Nous verrons sur quoi elle pense pouvoir étayer son accusation… tandis qu’elle n’aura jamais rien trouvé à redire d’un Boris Berezovski dont nous savons désormais que Vladimir Poutine a démoli l’empire financier qu’il avait construit sur des activités criminelles de grande ampleur…

vlad-poutine

Dès le départ, Masha Gessen donne la parole à celui qu’elle prétend mettre en accusation. En effet, se retournant sur ce qu’avaient été ses activités auprès d’Anatoli Sobtchak à la mairie de Saint-Pétersbourg, Vladimir Poutine a déclaré, selon elle, quelques années plus tard :
« À l’époque, j’estimais que l’État devait exercer un monopole sur le secteur des casinos. Ma position était contraire à la loi sur les monopoles qui avait déjà été votée, mais cela ne m’a pas empêché de chercher à mettre entre les mains de l’État, incarné par la ville, l’ensemble des activités des casinos. » (Gessen, page 135)

C’est-à-dire que la nouvelle loi, qu’alors il lui eût fallu appliquer, enlevait à l’État tous les moyens d’exercer quelque forme de monopole que ce soit. Voulant disposer d’un système qui lui permettrait de contrôler les fruits d’une activité dont il n’avait manifestement pas une très haute opinion, Vladimir Poutine développe un système qui est une adaptation, à l’usage du pouvoir municipal, de la loi sur les sociétés par actions.

Selon Masha Gessen, il s’en est expliqué de la façon suivante, tout en déplorant la faiblesse des résultats qu’il avait pu obtenir :
« À cette fin, la ville avait constitué une holding qui avait acquis 51 % des actions de tous les casinos de la ville dans l’espoir de toucher des dividendes. Mais c’était une erreur : les casinos sortaient tout l’argent qu’ils gagnaient en liquide et ne cessaient d’enregistrer des pertes. » (Gessen, page 135)

C’est-à-dire que, dès l’origine, la comptabilité était faussée…

Affaire manquée, en convient Vladimir Poutine, qui ne cesse cependant pas de soutenir le bien-fondé de cette politique de Robin des bois… qui doit pouvoir se justifier par le but qu’elle se fixait, comme il se plaît à le rappeler :
« Plus tard, nos adversaires politiques ont voulu nous accuser de corruption parce que nous possédions des actions dans les casinos. C’était parfaitement ridicule… Bien sûr, d’un point de vue économique, cela n’avait sans doute pas été une très bonne idée. Mais si j’étais resté à Saint-Pétersbourg, j’aurais fini par étrangler tous ces casinos. Je les aurais obligés à partager. J’aurais donné cet argent aux personnes âgées, aux professeurs, aux médecins. » (Gessen, pages 135-136)

C’est-à-dire à celles et à ceux que l’État de l’époque de Boris Eltsine était devenu incapable de rétribuer en temps et en heure.

Autre angle d’attaque saisi par Masha Gessen :
« Le département de Poutine à la mairie avait désormais pris le nom de Comité des relations étrangères. Il consacrait prétendument l’essentiel de ses activités à l’approvisionnement alimentaire de Leningrad en provenance d’autres pays. » (Gessen, page 136)

À nouveau, nous revenons sur l’une des lacunes de l’État eltsinien, c’est-à-dire d’un moment où la suspension au moins momentanée de toute trace de soviétisme se traduisait dans des accaparements alimentaires fort avantageux pour ceux qui les organisaient dans le simple objectif d’accentuer des prix qui leur étaient, dès lors, fort avantageux.

Se lavant les mains devant cet état de fait qu’engendrait la libération des prix voulue dans le cadre de la « thérapie de choc » destinée à faire intégrer à la Russie, et aussi rapidement que possible, le marché mondial, Boris Eltsine s’en remettait à l’esprit d’initiative de diverses collectivités territoriales de la Fédération de Russie pour nourrir leur population dans la détresse. Masha Gessen écrit :
« Ainsi le gouvernement de Moscou autorisa-t-il des sujets de la fédération à exporter des ressources naturelles. » (Gessen, page 136)

C’est ainsi qu’à Leningrad, sous l’autorité plus particulière de Vladimir Poutine
« La ville avait accepté de fournir du pétrole, du bois, des métaux, du coton et d’autres ressources naturelles que lui avait accordées l’État russe : les sociétés nommément citées dans les contrats se chargeaient d’exporter ces ressources et d’importer des denrées alimentaires. » (Gessen, page 136)

Sur ce point comme sur d’autres, Vladimir Poutine répond avec sa franchise ordinaire, mais aussi en précisant bien qu’il agissait au beau milieu d’un chaos dont on aurait tort de ne pas prendre l’ampleur au sérieux, ni surtout le caractère délibérément « mafieux ». La loi n’y était pas… sans doute parce que, selon l’État central, elle ne devait pas y être :
« Je pense que la ville n’a pas fait tout ce qu’elle pouvait, bien sûr. Nous aurions dû collaborer plus étroitement avec les services de police, nous aurions dû faire cracher ces sociétés. Mais il aurait été parfaitement inutile de porter cette affaire devant les tribunaux : ces sociétés mettaient la clé sous la porte du jour au lendemain, elles disparaissaient en emportant toutes leurs marchandises. Dans le fond, nous n’avions pas de droits à faire valoir contre elles. Rappelez-vous à quelle époque ça se passait. Ce n’étaient qu’affaires louches, pyramides financières, ce genre de choses. » (Gessen, page 137)

Et c’est alors que Masha Gessen trouve bon de brandir les velléités d’intervention d’une personne qui s’était illustrée antérieurement dans le camp des partisans de cette perestroïka et autre glasnost, dont on avait pu croire qu’Anatoli Sobtchak était lui-même un sectateur. Sans doute Marina Salié – puisqu’il s’agissait d’elle – ne pardonnait-elle pas à celui-ci l’erreur de jugement qu’elle avait elle-même commise quand elle  le croyait du même bord politique qu’elle.

Quoi qu’il en soit, nous rapporte Masha Gessen
« Salié avait déjà personnellement remis à Eltsine une lettre de trois pages décrivant les principales infractions commises et demandant qu’elles fassent l’objet d’une enquête. Il n’y avait eu aucune réaction. Seul Boldyrev, le contrôleur en chef des finances de Russie, avait fait preuve de compréhension. » (Gessen, pages 138-139)

De compréhension, oui… mais de compréhension à l’égard du comportement de Vladimir Poutine qui ne pouvait manifestement pas être autre que ce qu’il avait été.

C’est encore Masha Gessen qui nous permet d’en juger aussitôt, et de juger, par là même, du caractère diffamatoire de l’attaque lancée par la très libérale Marina Salié :
« Ce n’était qu’une enquête ordinaire, a expliqué Boldyrev bien des années plus tard. Elle avait révélé des infractions importantes, mais qui n’étaient pas fondamentalement plus graves que ce qui se passait dans le reste de la Russie. C’étaient des infractions courantes, portant sur l’obtention du droit d’exporter des ressources stratégiquement importantes en échange de denrées alimentaires qui ne se sont jamais matérialisées. C’était une affaire parfaitement typique de l’époque. » (Gessen, page 139)

Alors, l’oligarque aux 40 milliards de dollars ?…

Eh bien, il faut laisser à Masha Gessen le soin de dégonfler elle-même ce trop énorme ballon de baudruche… Non, ce n’était pas la soif de l’or qui animait cet homme-là. Mais une différence politique essentielle qui se rattache, quoi qu’on en pense, à l’Octobre 1917… qui n’est sans doute pas ce qu’en ont raconté et la perestroïka et la glasnost et Masha Gessen, porte-parole des intérêts d’un Boris Berezovski.

Ainsi est-ce sans doute en cette dernière qualité qu’elle tiendra ici ce propos qui fleure bon la lutte de classe, façon oligarque du bon vieux temps de la vie des casinos et des meurtres qui allaient avec :
« Poutine aimait l’Union soviétique, et il aimait le KGB. Dès qu’il exerça un pouvoir personnel administrant dans les faits toutes les finances de la deuxième ville du pays, il chercha à mettre sur pied un système sur le même modèle. Un système fermé, reposant sur un contrôle absolu – du flot d’informations, notamment, et du flot d’argent. Un système qui viserait à empêcher toute dissension et l’écraserait impitoyablement si elle avait l’impudence de se manifester. » (Gessen, page 148)

La reprise en mains réalisée en quelques années n’a en effet plus rien laissé des facilités offertes aux tricheurs qui ont dépecé l’ex-Union soviétique. L’affaire n’était pourtant pas simple… reconnaît madame Gessen :
« Aussi Poutine ne ménagea-t-il pas sa peine pour centraliser le contrôle sur l’ensemble du commerce extérieur, mais aussi sur les entreprises qui jaillissaient de terre à travers tout le pays – d’où sa tentative de mettre la main sur les casinos qui étaient apparus soudainement et se développaient avec une étonnante rapidité. » (Gessen, page 148)

Comme toutes ces illusions venues de l’Occident capitaliste qu’il s’agirait – pour Vladimir Poutine comme pour tant d’autres – de surmonter au plus vite…

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.

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