La Commune de Paris : charnier et épitaphes

Au-delà des journaux du temps de la Commune de Paris, les correspondances privées de certaines gloires de la littérature sont elles-mêmes très éloquentes. Le 29 mai 1871, Leconte de Lisle écrivait à José-Maria de Heredia :
« Enfin, c’est fini. J’espère que la répression sera telle que rien ne bougera plus, et, pour mon compte, je désirerais qu’elle fût radicale… »

Plus prudent, Edmond de Goncourt se contente de noter dans son Journal, le 31 mai :
« Enfin la saignée a été une saignée à blanc ; et les saignées comme celle-ci, en tuant la partie bataillante d’une population, ajournent d’une conscription la nouvelle révolution. C’est vingt ans de repos que l’ancienne société a devant elle, si le pouvoir ose tout ce qu’il peut oser en ce moment. »

Pour cela, on pouvait faire confiance à Adolphe Thiers. Il recevrait d’ailleurs de l’aide. Le 1er juin, Le Figaro publie la lettre d’un de ses lecteurs parce qu’elle contient une proposition qui, selon ce journal, « sera accueillie par tout le monde ». Cette proposition est ainsi rédigée :
« Chacun de nous doit faire la police de son quartier et signaler d’une manière implacable tout individu ayant pris une part active à cette déshonorante insurrection. C’est un devoir civique... »

Le charnier

Le même jour, Le Moniteur Universel dresse un tableau du square de la Tour-Saint-Jacques qui est déjà une réponse :
« Des profils de cadavres s’apercevaient à fleur de terre, vêtus de l’uniforme de la Garde nationale. C’était hideux. On les avait jetés, là, précipitamment… Des tapissières attendaient leur horrible chargement. Les berges du fleuve avaient reçu leur contingent de morts. »

C’est ici qu’il faut citer Alexandre Dumas fils, qui avait un goût particulier pour les visites mortuaires, et qui, parlant des communards, apportera, le 6 juin 1871, cette importante précision :
« Nous ne dirons rien de leurs femelles par respect pour les femmes à qui elles ressemblent – quand elles sont mortes. »

En somme, le journal Le Grelot du 4 juin ne fait que résumer, dans son langage brutal, de que pense l’ensemble de la réaction versaillaise :
« Nous l’attendions tous, ce grand nettoyage. Le voilà fini. L’armée a balayé les écuries d’Augias. Décrets ridicules, légiférants odieux, sombres despotes, parodistes sinistres, bonnets phrygiens, drapeaux rouges, cocardes et écharpes, délégués, généraux polonais, masques effrontés, les voilà qui roulent dans les égouts et aux gémonies. Paris respire. La France va revivre. Enfin. »

Epitaphes

Le 3 juin 1871, Emile Zola écrivait froidement dans Le Sémaphore de Marseille, à propos du peuple de Paris :
« Le bain de sang qu’il vient de prendre était peut-être d’une horrible nécessité pour calmer certaines de ses fièvres. Vous le verrez maintenant grandir en sagesse et en splendeur. »

Vingt ans plus tard, dans son roman La Débâcle, et à travers ses personnages, il reviendra sur l’écrasement de la Commune en ces termes :
« C’était la partie saine de la France, la raisonnable, la pondérée, la paysanne, celle qui était restée le plus près de la terre, qui supprimait la partie folle, exaspérée, gâtée par l’Empire, détraquée de rêverie et de jouissances... »

Gustave Flaubert, lui, n’avait que des regrets qu’il confiait à George Sand en octobre 1871 :
« Je trouve qu’on aurait dû condamner aux galères toute la Commune et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats. Mais cela aurait blessé l’humanité. On est tendre pour les chiens enragés, et point pour ceux qu’ils ont mordus... »

Un quart de siècle plus tard, le sous-sol parisien parlera encore au nom des insurgés de la Commune. Dans Le Matin du 29 janvier 1897, on aura pu lire :
« Les terrassiers actuellement occupés aux travaux du réservoir que la Ville de Paris fait construire sur une partie de l’emplacement de l’ancien cimetière de Charonne, en haut de la rue de Bagnolet, ont mis à jour, depuis le commencement de la semaine, près de 800 squelettes encore enveloppés de vêtements militaires… Il résulte de l’examen des boutons d’uniforme que ces restes sont ceux des Fédérés inhumés en cet endroit en mai 1871… »

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Le mur des Fédérés – Cimetière du Père-Lachaise – Paris

Le dernier mot appartient sans doute à Karl Marx qui, dans La Guerre civile en France – 1871, traçait cette épitaphe :
« Le Mur des Fédérés, au cimetière du Père-Lachaise où le dernier massacre en masse fut accompli, est aujourd’hui encore debout, témoignage d’une éloquence muette de la furie dont la classe dirigeante est capable, dès que le prolétariat ose se dresser pour son droit. »

Michel J. Cuny

(Ce texte est extrait de l’ouvrage de Michel J. Cuny – Françoise Petitdemange « Le feu sous la cendre – Enquête sur les silences obtenus par l’enseignement et la psychiatrie » – Editions Paroles Vives 1986, qui est accessible ici.)  

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