Sous De Gaulle, selon Jean Chauvel : « Un chaos politique, économique et financier à n’y pas croire »

Nous avons vu que, depuis le mois de novembre 1943, Pierre Mendès France était aux côtés de Charles de Gaulle, tout d’abord en tant que commissaire aux Finances du Comité Français de la Libération Nationale, puis en qualité de ministre de l’Économie nationale dans le Gouvernement provisoire.

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Nous savons également qu’il avait donné sa démission, une première fois, le 14 mars 1944. Ce qui ne l’avait pas empêché d’accepter d’entrer dans le Gouvernement provisoire lors de la formation de celui‒ci, le 5 septembre 1944. De fait, Mendès France aura toujours considéré qu’il était démissionnaire, mais qu’il devait tenir la place en attendant qu’un jour les mesures qu’il avait prônées dès le départ finissent par être prises.

Et puis, de façon relativement soudaine, le 18 janvier 1945, Pierre Mendès France remet très officiellement sa démission sur le tapis. Il accompagne ce geste de la rédaction d’une longue lettre qu’il adresse à Charles de Gaulle

Rappelons que, depuis le 11 novembre 1944, il dispose, chaque semaine, des antennes de la radio. Il s’y adresse à l’ensemble de la population en sa qualité de ministre de l’Économie nationale du Gouvernement provisoire, et y vante, avec chaleur, les mérites incomparables de la franchise en matière de politique.

Avant de revenir sur le contenu de cette lettre, essentielle dans le cadre des manœuvres De GaulleMendès France du temps de la Libération, constatons que la démission du second est une nouvelle fois refusée par le premier : le vrai grand théâtre peut se poursuivre.

Nous voici à l’écoute de la quinzième émission hebdomadaire de Pierre Mendès France dont la population française ignore totalement qu’il n’est, en fait, que ministre de la Démission depuis onze mois et une dizaine de jours… Pour la reprise des richesses accumulées grâce aux manœuvres du marché noir et de la collaboration économique avec les nazis, il est maintenant trop tard… Passons à autre chose, se dit le ministre :
« J’ai déjà eu l’occasion de vous dire qu’au point de vue de la production de l’acier, nous nous trouvions actuellement au niveau de 1860. » (Œuvres complètes, II, page 102)

Autant dire… le moyen‒âge. Or, le problème principal est ici :
« Il nous manque le coke, c’est‒à‒dire le charbon. » (page 102)

Mais, la France est en train de gagner la guerre… En ce 24 février 1945, le bout du tunnel ne paraît plus exagérément éloigné. Aussi, un jour prochain, imagine Pierre Mendès France  :
« Au lieu d’envoyer, comme avant, du minerai lorrain dans la Ruhr pour qu’il soit traité dans les hauts fourneaux allemands, et qu’il contribue à la fortune de l’Allemagne, nous ferons venir le coke de la Ruhr pour le traiter dans nos hauts fourneaux, pour qu’il contribue à la reconstruction et à la prospérité française. » (page 103)

Certes, c’est oublier les lendemains de la première guerre mondiale… C’est‒à‒dire ce bouleversement inouï intervenu dans la Russie de 1917 qui condamnerait les Anglo‒Saxons à rétablir aussi rapidement que possible l’Allemagne sur des pieds d’airain…

Mais Pierre Mendès France n’en est tout de même pas à rétablir la formule magique de « L’Allemagne paiera ». C’est un homme qui rattache, en permanence, l’économie à la production et donc au travail. Il faut même spécifier : au travail de production (ouvriers et ingénieurs) et au travail d’organisation. Si donc les matières premières se concentrent en France :
« Nous aurons à concevoir et à exécuter des installations où seront appliqués les derniers progrès de la technique […]. » (page 103)

Ce qui veut dire que l’avenir appartiendra à la France… Or, pour réussir cela, il faut, aux yeux de Pierre Mendès France, l’intervention de tout un peuple… bien conscient de l’énormité de la tâche à accomplir, et des efforts à réaliser. D’où le cap qu’il définit :
« Cette tâche devra être accomplie dans l’intérêt général, au profit du pays tout entier. Quand ce programme ‒ national ‒, élément essentiel du Plan français en préparation, aura été réalisé, nous nous trouverons à la tête d’une des plus belles industries du monde. » (page 103)

Alors que lui‒même est… en sursis.

Ce plan, censé définir les comportements économiques de l’ensemble de la nation, la France de la Libération n’en verra jamais le jour, mais pas la couleur non plus du coke allemand. Il aurait fallu rien moins que l’intervention du camarade Staline… La roue de l’Histoire a plutôt tourné du côté de l’Europe allemande, dans un contexte que décrit Jean Chauvel, qui était alors secrétaire général du Quai d’Orsay :
« Sous l’égide du Général, s’établissait et s’étendait ainsi un chaos politique, économique et financier à n’y pas croire, et les grandes entreprises destinées à marquer le rang retrouvé qui étaient cette affaire allemande et cette affaire du Levant, étaient manquées. » (Gérard Bossuat, I, page 77)

Michel J. Cuny

(Ce texte est tiré de l’ouvrage électronique « Pour en finir avec la Cinquième République – Histoire de l’étouffement du suffrage universel » que j’ai publié il y a quelques mois et que l’on pourra trouver ici.)

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