Au théâtre ce soir : De Gaulle et Mendès France

Par-delà la liste de ses malheurs, Pierre Mendès France a eu le loisir, lors du Conseil des ministres du 17 novembre 1944, de développer le plan qu’il avait élaboré dès longtemps pour remédier à l’éventualité d’un emballement de l’inflation. Il s’agissait d’organiser ce qu’il appelle un « rationnement monétaire » :

« Pour y parvenir, j’ai défendu depuis des mois l’idée de l’échange des billets en circulation, du blocage des comptes en banque, de l’estampillage des bons du Trésor, du dépôt obligatoire des titres au porteur, avec restitution d’une somme forfaitaire et égale, au profit de chaque personne. Cette opération a été réalisée en Corse et, sous réserve de critiques de détail ‒ qui portent beaucoup plus sur sa faiblesse que sur ses excès ‒, elle y a donné de bons résultats. » (Œuvres complètes, II, page 62)

Très bien ! Mais n’est-ce qu’une question de technique ? Certainement pas. Et c’est ce qui fait qu’elle ne peut pas plaire à tout le monde. Lisons la suite :
« Elle a permis notamment de réaliser un recensement de la fortune mobilière et, par contrecoup, de mettre en route la confiscation des profits illicites et la taxation des autres profits réalisés depuis 1940. » (page 62)

N’est-ce pas terrible ? Pierre Mendès France ne sait-il pas que Charles de Gaulle a pour tâche principale de réaliser la soudure avec cette date fatidique de 1940, et d’enjamber l’ensemble de la Résistance active populaire, tout en agonisant d’injures la seule personne du maréchal Pétain ?…

Comment espérer, durant une seule seconde, que pareille mesure de confiscation des produits de cette vaste affaire d’accumulation primitive réalisée sous la botte allemande ait eu la moindre chance de trouver son application sur le sol national, avec le général de Gaulle à la présidence du Gouvernement provisoire, et un parti communiste aux abonnés (à la Révolution) absents ?

Certes, Pierre Mendès France a pris date en déclarant devant tous les ministres : « j’ai défendu depuis des mois l’idée de l’échange des billets »… Et rien n’a encore été fait… C’est que l’on va tout droit vers ce qu’il dénonce une nouvelle fois en ce 17 novembre 1944 :
« Ce serait faire une politique d’illusion que d’accorder aux travailleurs des hausses de salaires tandis que la monnaie se dégraderait et que les prix monteraient. » (page 63)

Or, si son idée n’est pas passée dans les faits, autre chose y est déjà qu’il décrit avec tout l’à-propos nécessaire :
« Les hausses de salaires, de traitements et de pensions réalisées depuis septembre ‒ et qu’il était évidemment indispensable de réaliser ‒ s’élèvent à 120 milliards de francs par an environ. Nous avons donné aux consommateurs 120 milliards de francs de pouvoir d’achat supplémentaire alors qu’aucun produit nouveau (au contraire) n’a été mis sur le marché. Si nous voulons que la classe ouvrière jouisse réellement de ce surcroît de pouvoir d’achat, il faudrait enlever 120 milliards par ailleurs, de manière à ne rien changer à l’équilibre des moyens d’achat et des objets disponibles sur le marché. » (page 63)

À défaut de l’échange des billets et de la mise au net des enrichissements indus ‒ toutes choses dont déjà l’heure est dépassée ‒, il ne reste plus au Gouvernement que la solution du blocage des prix et des salaires pour freiner une inflation qui est déjà inscrite dans les rapports de classe. Dans quel ordre l’appliquer ? Et selon quelles modalités ? Une nouvelle fois, Pierre Mendès France met sur le tapis la question du rapport capital-travail, en développant deux options. La première :
« Ou bien on proclame le blocage après une hausse des prix, sans augmentation de salaires ; on cristallise alors une situation pénible pour la classe ouvrière et pour les consommateurs, tandis que se maintiennent les bénéfices des industriels. » (page 65)

La seconde :
« Ou bien on proclame le blocage après une révision des salaires. Dans ce cas, la difficulté est pour les patrons qui doivent payer des salaires plus élevés sans pouvoir se rattraper tout de suite sur leurs clients. Il faut bien voir qu’il n’y a pas d’autre alternative. » (page 65)

Évidemment, Pierre Mendès France n’en est plus qu’à jouer avec des bouts de ficelle. La mesure radicale ayant été balayée par le temps qui passe, l’inflation n’est plus dans les starting-blocks : elle a commencé à courir. C’est-à-dire que, dans tout le pays, les mieux pourvus du marché noir et de la collaboration économique ont bien compris qu’ils ont désormais la bride sur le cou.

Quant à Pierre Mendès France, il se donne les gants de dire de quel côté penche son cœur :
« J’estime que nous pouvons demander à l’industrie un sacrifice momentané dans l’intérêt général, surtout si, comme je le crois, il ne doit durer qu’un temps limité. » (page 65)

Ce qui revient à dire qu’il ne s’agit plus que de gagner du temps… Ce temps qui remédie à toutes les blessures…
« Tenir, en obtenant du pays qu’il accepte les restrictions en matière de ravitaillement. Tenir les niveaux de prix. Tenir, en ce qui concerne les lourds prélèvements que nécessite l’effort de guerre. Tenir, comme on tient dans une tranchée exposée, jusqu’à l’arrivée des renforts. » (page 70)

Oubliée, donc, toute l’affaire de la collaboration économique, du marché noir, etc.

Encore va-t-il falloir organiser, dans tout le pays, une vaste entreprise de pipeau, pour faire accepter des restrictions bien réelles. Nous pouvons compter sur De Gaulle et sur… Pierre Mendès France.

Michel J. Cuny

(Ce texte est tiré de l’ouvrage électronique « Pour en finir avec la Cinquième République – Histoire de l’étouffement du suffrage universel » que j’ai publié il y a quelques mois et que l’on pourra trouver ici.)

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