De Gaulle en 1944 : le roi s’amuse !

À l’occasion du Conseil des ministres du 17 novembre 1944, Pierre Mendès France, qui est en fonction auprès de Charles de Gaulle depuis un an tout juste, mais qui est également démissionnaire depuis le 15 mars 1944 (démission refusée), établit le bilan et les perspectives de l’économie française :

« La France devra, pendant longtemps encore, faire un choix quotidien entre le beurre, les canons et la reconstruction. Cela signifie que, pendant longtemps encore, les salaires, même réajustés, n’assureront pas aux ouvriers le niveau de vie de 1938 ; cela signifie que le rationnement alimentaire sera maintenu ; cela signifie qu’il ne sera pas possible de maintenir la semaine de quarante heures. » (Œuvre complètes, II, page 59)

Comment obtenir la participation véritablement active, voire même l’enthousiasme productif, des ouvrières et des ouvriers sur qui quatre années d’occupation allemande viennent de peser, jusqu’au service du travail obligatoire en Allemagne, avec l’appui éhonté d’une partie des classes dirigeantes françaises ? Pierre Mendès France développe sa réponse :
« Je crois que le pays acceptera ces dures nécessités s’il a l’impression de travailler dans l’intérêt collectif et non, comme autrefois, au profit d’intérêts particuliers. Cela m’amène à considérer successivement :
‒ la nécessité de réaliser immédiatement d’importantes réformes de structure ;
‒ la nécessité de réaliser une égalité dans la répartition des biens de consommation ;
‒ la nécessité d’éviter les désordres de la monnaie et des prix ;
‒ la nécessité d’organiser et d’orienter la consommation. » (page 60)

Or, déjà, certaines mesures ont été prises, mais, constate Pierre Mendès France
« ce que nous avons fait dans ce domaine dans le passé (Houillères, usines Renault, épuration des entreprises, comités d’entreprise, etc.) n’a pas été assez connu de l’opinion publique et nous n’avons pas recueilli le profit politique qu’on pouvait en attendre ». (page 67)

C’est qu’en effet, un mois plus tôt, Charles de Gaulle a déjà indiqué qu’il n’était pas question de se laisser déborder par qui que ce soit (discours radiodiffusé du 14 octobre 1944) :
« La charge de gouverner incombe au gouvernement. » (Discours et messages, page 454)

Plus précisément :
« Le devoir d’administrer est l’apanage des administrateurs que le Gouvernement a nommés. Le droit de commander quelque force armée que ce soit appartient uniquement aux chefs désignés par les ministres responsables. Le pouvoir de rendre la justice revient exclusivement aux magistrats et aux juges commis pour le faire, par l’État. » (page 454)

Or, l’État a décidé d’en finir avec la mise en cause des comportements passés (14 octobre 1944, encore) :
« Il est vrai que certains ont pu céder à l’illusion ou au découragement quand le désastre et le mensonge avaient submergé notre pays. Il est vrai même que parmi ceux qui s’opposèrent vaillamment à l’ennemi il y a eu des degrés divers dans le mérite et la nation doit savoir reconnaître les meilleurs de ses enfants pour en faire ses guides et ses exemples. Mais quoi ? La France est formée de tous les Français. Elle a besoin, sous peine de périr, des cœurs, des esprits, des bras, de tous ses fils et de toutes ses filles. » (page 455)

Ainsi, le beau discours de Pierre Mendès France devant le Conseil des ministres du 17 novembre 1944 tombe‒t‒il complètement à plat :
« Plus que jamais, les profiteurs, les trafiquants et, d’une manière plus générale, les gens riches, achètent n’importe quoi, à n’importe quel prix, consomment à outrance pour se protéger contre des reprises fiscales ou pénales éventuelles. Pour empêcher ces consommations désordonnées et choquantes, il faut organiser un véritable rationnement monétaire. » (Œuvres complètes, II, page 61)

Eh non, il n’y aura surtout pas de rationnement monétaire ! De Gaulle connaît trop bien ce qui s’est passé en Pologne après la première guerre mondiale… Il connaît trop bien la répartition des coups que l’inflation distribue entre les possédants et les autres, pour aller dans la direction de quelque rationnement monétaire que ce soit.

Et c’est d’ailleurs sur ce même terrain de l’inflation que Pierre Mendès France effectue une petite piqûre de rappel devant le Conseil des ministres où nous le voyons prendre un tout petit peu le mors aux dents :
« Personne n’a oublié le scandale des nouveaux riches après l’autre guerre ! Si nous n’agissons pas avec suffisamment de rigueur, le scandale serait cent fois plus grand car les profits ont été réalisés, cette fois‒ci, par la trahison et au milieu de la misère générale. » (page 62)

Et pourtant, voilà un an que Charles de Gaulle dissimule la réalité de ce qu’il prépare derrière la fiction des beaux discours ‒ qui ne se limiteront pas, comme nous le verrons bientôt, à l’enceinte du Conseil des ministres ‒ d’un Mendès France qui vient tout juste de nous dire qu’il a dû batailler pendant trois mois pour « obtenir du gouvernement l’ordonnance qui a précisé mes attributions et mes droits »… devant lui permettre, entre autres choses, d’aller dans le sens d’un… rationnement monétaire dont Charles de Gaulle ne veut surtout pas.

Michel J. Cuny

(Ce texte est tiré de l’ouvrage électronique « Pour en finir avec la Cinquième République – Histoire de l’étouffement du suffrage universel » que j’ai publié il y a quelques mois et que l’on pourra trouver ici.)

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