Margaret Thatcher associée à la manœuvre Gorby-Raïssa : business as usual…

Nous avons appris, de Mikhaïl Gorbatchev et de son ancien conseiller et biographe Andreï Gratchev, qu’en décembre 1984, le premier avait profité de son voyage à Londres, à la tête d’une commission parlementaire, pour s’avancer en catimini sur un territoire qui n’était alors pas du tout le sien : celui de la politique étrangère.

Mikhaïl Gorbatchev – Margaret Thatcher

Ayant tout d’abord rencontré le Premier ministre, Margaret Thatcher, celui qui deviendrait le patron de l’URSS moins de trois mois plus tard, posait, dans un discours du 18 décembre 1984, quelques jalons qui n’étaient donc pas de son ressort. Voici comment il s’en explique lui-même :
« Ce fut là, devant les parlementaires britanniques, que j’exprimai pour la première fois les idées sur les questions de politique étrangère et sur l’ordre mondial que j’eus l’occasion de développer pendant les années suivantes. » (Gorbatchev, page 213)

Mais, pour consolider cette politique qui devait faire basculer l’Union soviétique dans le néant de l’histoire sept ans plus tard presque jour pour jour, il lui faut aller plus loin :
« Les rencontres se poursuivirent avec des ministres, des dirigeants politiques, des représentants des milieux d’affaires. » (Gorbatchev, page 214)

Nous comprendrons bientôt qu’il était venu chercher… quelques soutiens financiers… Or, ainsi qu’il l’indique :
« En URSS, en 1984, les impératifs de la lutte politique exigèrent de faire le silence le plus complet sur notre voyage en Grande-Bretagne. » (Gorbatchev, page 214)

Revenons maintenant, avec Andreï Gratchev, sur les conditions de formation de cette étrange équipe qui se sera rendue en Grande-Bretagne pour y plaider la mise au point d’une politique de longue haleine tendant à modifier rien moins que les équilibres mondiaux nés de la Seconde Guerre mondiale au prix de 27 millions de morts soviétiques :
« Gorbatchev réfléchit longuement à la fois au contenu des discussions à venir et à la composition de l’équipe d’experts qui l’accompagnerait ; la plupart d’entre eux devaient former plus tard sa première task-force non officielle de politique étrangère. » (Gratchev, page 75)

Nous l’avons vu, il y avait, parmi cette petite équipe de conspirateurs le « père de la perestroïka », Alexandre Yakovlev
« Et la présence « glamour » de Raïssa Gorbatchev aux côtés de son mari, tellement contraire à l’image terne d’une épouse de dirigeant soviétique, se révéla être une opération de relations publiques parfaitement réussie, attirant considérablement l’attention des médias britanniques, du sérieux Times aux tabloïds. » (Gratchev, pages 75-76)

L’opération était donc déjà hollywoodienne…

Quant au fond, de quoi s’agissait-il ? Autrement dit : quant « aux fonds », de quoi pouvait-il s’agir ?

Dans le prolongement des massacres subis pendant la Seconde Guerre mondiale, l’URSS s’était donné les moyens de faire face, au moindre coup humain, à tous les aléas de la politique guerrière menée par les États-Unis : elle ne relâchait pas son effort sur ses équipements militaires. Au moment où Mikhaïl Gorbatchev vient vendre son pays, il y a déjà quarante ans qu’il n’y a plus eu la moindre agression directe contre le pays des Soviets… Or, nous dit Andreï Gratchev :
« L’objectif de Gorbatchev était de mettre en avant l’absurdité de la compétition dans la course aux armements pour une confrontation qu’à évidence les deux parties désiraient éviter. » (Gratchev, page 76)

Et pourquoi donc les États-Unis désiraient-ils éviter cette confrontation ? Par bonté d’âme ? Ou parce qu’il y aurait eu, pour eux, un prix effroyable à payer ?

Gorbatchev croit pouvoir opter pour la première solution. C’est tout le sens de sa politique étrangère et de ce qui a été, depuis longtemps, étudié dans les Académies soviétiques désormais très éloignées de la ligne marxiste-léniniste, et dont nous avons suivi l’un des plus beaux fleurons (avant qu’il ne bascule dans tout autre chose) : Evguéni Primakov.

Bien plus fine et plus politique que ne l’imaginaient ces bricoleurs qu’étaient les Gorbatchev et autres Yakovlev, Margaret Thatcher se soucie bien moins de l’épaisseur de la cuirasse que représentent les armements que de ce qui se tient à l’intérieur même de la citadelle. C’est encore Andreï Gratchev qui nous l’apprend :
« Toutefois, le Premier ministre britannique fut moins impressionné par le tableau [militaire] que par l’apparente détermination de Gorbatchev à entreprendre des réformes majeures et à préparer des changements importants dans son pays. » (Gratchev, page 76)

Sous la cuirasse… l’économie de marché ?… la petite propriété privée dont la Dame de fer s’était fait la porte-parole dès son arrivée aux affaires ?… Sans doute, eut-elle toutes les peines du monde à en croire ses oreilles… Mais nous la voyons saisir la balle au bond, tout en clamant haut et fort sa satisfaction de pouvoir utiliser le mot qui s’impose :
« Non seulement Margaret Thatcher déclara publiquement qu’elle « appréciait M. Gorbatchev » et pensait que l’Occident pourrait « faire du business avec lui », mais elle décida aussi de s’envoler pour Washington pour informer personnellement le président Reagan de l’arrivée d’un politicien soviétique inhabituel qui deviendrait, vraisemblablement, le futur dirigeant de l’URSS. » (Gratchev, page 76)

Pour qu’elle puisse se permettre cela, il fallait que la délégation parlementaire soviétique ait poussé le bouchon particulièrement loin… Sans doute devons-nous compter beaucoup sur Alexandre Yakovlev pour y avoir aidé de toute sa force de conviction.

Ici, Andreï Gratchev veut absolument insister sur le caractère de haute trahison que revêtait l’ensemble de la démarche de Mikhaïl Gorbatchev :
« […] aussi longtemps que Gromyko occupait le poste de ministre des Affaires étrangères, Gorbatchev ne pouvait en aucune façon le défier ouvertement dans ce qui était devenu sa chasse gardée. » (page 79)

Ainsi, après avoir pris ce contact secret avec Margaret Thatcher, allait-il falloir « débarquer » la mémoire vivante de la politique étrangère soviétique… et faire monter vers le sommet les affidés de la clique Yakovlev… Le 11 mars 1985, Mikhaïl Gorbatchev devient secrétaire général du Comité central du Parti communiste d’Union soviétique. Andreï Gratchev nous raconte la suite…
« En avril 1985, lors de la première session plénière du Comité central après son élection, Gorbatchev réussit à promouvoir certains de ses alliés comme membres titulaires du Politburo : Egor Ligatchev, Nikolaï Ryjkov (futur Premier ministre) et Viktor Tchebrikov (président du KGB). Tous trois étaient récompensés pour le rôle primordial qu’ils avaient joué en mars, en mobilisant la majorité des secrétaires locaux du Parti derrière la candidature de Gorbatchev, tout en neutralisant ses rivaux potentiels. » (Gratchev, page 81)

C’est donc bien un renvoi d’ascenseur au sein de cette élite petite-bourgeoise qui sait, désormais, tout le bien que Margaret, fille d’épicier elle-même prestement grimpée dans les cimes, pense du projet décapant dont Mikhaïl et Raïssa sont les V.R.P. La suite, c’est perestroïka et Cie :
« D’autres nouveaux membres du Politburo (Edouard Chevardnadze) et du secrétariat (Lev Zaïkov et Boris Eltsine) furent élus en juillet 1985. En même temps, deux des alliés les plus proches de Gorbatchev furent nommés à des départements clés du Comité central : la Propagande (Alexander Iakovlev) et les Affaires générales (Anatoli Loukianov). » (Gratchev, page 81)

Mais Andreï Gromyko, lui, est toujours là…

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.

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