Août 1962 – Les ulemas se mettent en travers de la voie tracée par le Conseil national de la Révolution algérienne (C.N.R.A)

par Issa Diakaridia Koné

 Ayant très directement mis en cause les traces de féodalisme et de paternalisme qui entachent selon lui l’ensemble des activités du F.L.N. au moment de la proclamation de l’indépendance, le Conseil national de la Révolution algérienne (C.N.R.A.) revient, dans le plan qu’il trace à Tripoli au mois de juin 1962, sur ce qui, dans le passé de l’Algérie, a pu engendrer un tel état de fait dans les relations interpersonnelles…

Il y a eu, tout d’abord, l’impact de l’annexion militaire, idéologique et politique menée par la France :
« Au moment de la conquête coloniale, les féodaux algériens, qui étaient déjà impopulaires, s’empressèrent de pactiser avec l’ennemi, n’hésitant pas à participer à sa guerre de pillage et de répression. L’émir Abdelkader, chef de l’Etat algérien et artisan de la résistance, dut entreprendre contre eux une lutte implacable. C’est ainsi qu’il détruisit leur coalition par les deux batailles de Maharez et de la Mina en 1834. » (page 692)

Le rouleau compresseur français ayant tout fait pour effacer cette histoire-là, il lui fallait très logiquement rétablir dans leurs privilèges les traîtres à l’identité algérienne :
« De caste militaire et terrienne qu’elle était, la féodalité algérienne est devenue progressivement administrative. Ce rôle lui a permis de poursuivre son exploitation du peuple et d’agrandir ses domaines fonciers. Le corps des caïds, tel qu’il s’est perpétué jusqu’à nos jours, est l’expression la plus typique de cette féodalité. Parallèlement à ce féodalisme agraire et administratif, il convient de noter l’existence d’une autre sorte de féodalisme : le maraboutisme des grandes congrégations. » (page 692)

Deux mois après la publication du programme établi par le C.N.R.A. à destination du F.L.N., M’Hamed Chebouki y répondait par un Appel des Ulemas de l’Islam et de la langue arabe au peuple algérien, daté du 21 août 1962. Le langage en était très direct et visait le peuple algérien dans son ensemble…
« Voilà maintenant que tu as achevé la Révolution armée, que tu t’es rassemblé dans tes villes et dans tes villages afin de connaître une nouvelle vie et afin que tu travailles pour l’édification de ton Etat. » (page 712)

C’est un langage de père… D’un père à son enfant… l’enfant étant ici le peuple algérien… C’est-à-dire que les ulemas utilisaient, justement, ce langage du paternalisme, que le C.N.R.A. mettait en cause, à l’égal du féodalisme

Ainsi, alors que l’Algérie s’est libérée de l’envahisseur, les porteurs de la parole islamique viennent à la rencontre du peuple algérien… Vers quoi compte-t-il se diriger désormais ? Sans doute va-t-il falloir y réfléchir de façon collective :
« Ainsi nous devons tous porter notre attention vers notre belle Algérie dans son ère nouvelle et c’est pour étudier et constater où va son évolution. » (page 712)

Mais s’agit-il véritablement d’un « devenir » ? S’agit-il d’une « transformation » ?

Manifestement, M’Hamed Chebouki ne se situe pas du tout dans cette dimension-là. Il ne peut y avoir progression. Il ne peut y avoir qu’un choix qui se présente immédiatement comme strictement binaire :
« Cette ère nouvelle où se juxtaposent de nombreuses oppositions telles que le bien et le mal, l’éducation et l’ignorance, la foi et la mécréance, où s’opposent les diverses tendances qu’elles soient orientales ou occidentales, modernes ou anciennes, religieuses ou athées et où la nouvelle civilisation, par ses dehors magnifiques constituent pour nous une tentation à nous libérer de tous les liens quelle que soit leur forme. » (page 712)

Il y a donc des liens qui doivent résister à tout… et à la révolution en particulier, s’il doit y en avoir une. Et, de fait,  M’Hamed Chebouki en convient : il s’est effectivement produit quelque chose de cet ordre qui mérite qu’on y regarde de plus près…
« Mais au moment de dresser ce bilan, la première question qui se pose c’est celle-ci: « Pourquoi avons-nous fait la révolution ? ». » (page 712)

Sans doute pas pour trancher un certain type de liens… Lesquels ? Ici, notre curiosité se trouve mise en alerte… Les ulemas auraient-ils acquis la certitude que la révolution n’a pas été faite pour de très bonnes raisons ?… Synthétisant les réponses qu’il pense retrouver dans la bouche du peuple algérien, M’Hamed Chebouki écrit :
« Nous nous sommes révoltés parce que nous étions opprimés et que nous avons refusé l’humiliation, ou bien parce qu’on nous a appauvris et nous avons voulu obtenir la richesse, ou bien parce qu’on nous a asservis et nous avons voulu la souveraineté ou bien parce que nos esprits ont mûri et nous ne voulons pas de la fausse liberté. » (page 712)

Poussant plus loin dans la direction de l’essentiel visé par la révolution algérienne, le représentant des ulemas en arrive à cette question qui traduit une grande colère que l’on sent monter en lui :
« Est-il vrai que nous nous sommes révoltés uniquement dans le but de jouir de la liberté véritable, de la science et du bien-être ? » (page 712)

Et le verdict tombe en face de toutes ces années de combats, de souffrances, partagés par tout un peuple :
« Quant à nous, nous disons non à tout cela. Notre but suprême n’est pas atteint. » (page 712)

Que faudra-t-il donc faire pour satisfaire aux exigences ultimes ?

Éviter de se laisser conduire par les mauvais prophètes… Et M’Hamed Chebouki n’hésitent pas à les décrire avec toute la netteté nécessaire :
« Certains de nos frères désirent conduire le peuple vers ces buts. La démocratie, le socialisme, l’édification de l’Etat sur une base ouvrière! tout ceci est beau et doit être réalisé, cependant il existe d’autres objectifs plus beaux vers lesquels le peuple devrait être conduit. » (page 712)

Piste possible, certes !… Mais fausse piste, néanmoins… Fausse piste dont il faudra sans doute revenir… puisqu’il ne peut s’agir, pour finir, que d’une impasse… si ce n’est la voie du « mal », de l’« ignorance », de la « mécréance », dont nous avons déjà pu lire la liste dès les premiers mots de cet Appel au peuple algérien

En effet…
« Supposons que leurs idées soient admises, que notre peuple devienne socialiste sans classes distinctes et que chacun de nous vive dans l’aisance, possédant sa maison, sa voiture et son capital… Est-ce que tous ces objectifs pour lesquels nous nous sommes révoltés ont été atteints? Certaines gens répondent affirmativement et nous, nous disons non, car en réalisant ces actes nous trouvons des individus et non un peuple. » (page 712)

Or, un peuple algérien socialiste, libre des entraves intérieures et extérieures, n’est pas, selon les ulemas,  l’avenir spécifique de la jeunesse algérienne… celui qu’elle inventera dans la continuité d’existence d’un peuple révolutionnaire. Les Algériens et les Algériennes vont devoir se couper de la suite de leur histoire, et apprendre à se contenter de ce qu’ils savent déjà d’eux-mêmes, de ce qui les désignent dans leur véritable identité… Et que sera-ce donc ? Voici la réponse, une réponse qui se mettra délibérément en travers de tout ce sur quoi compte le C.N.R.A. :
« Nous sommes Algériens et cela veut dire que nous sommes un peuple ayant une personnalité propre. Cette personnalité apparaît dans sa religion, dans sa langue, dans ses mœurs, dans sa tradition, enfin dans son histoire. » (page 712)

Quelle histoire ? Celle de la domination française ? Celle de la domination turque ?

Les ulemas auraient-ils vécu tout cela sans trop en souffrir eux-mêmes ? En tout cas, il ne semble pas que ce qui a pu manquer à leurs frères et sœurs en religion soit d’un grand prix pour eux qui placent leur grand souci ailleurs :
« Quant au pain, la liberté et le travail, ils ne peuvent nous distinguer des autres peuples. »  (page 712)

Ce n’est donc pas la révolution algérienne qui importe… De fait, elle n’importe en rien…

Arrive enfin cette conclusion des ulemas qui crucifie immédiatement tous les beaux projets que le C.N.R.A. élaborait si soigneusement pour le peuple algérien libéré de 1962 :
« Voilà pourquoi nous protestons énergiquement contre la déclaration émanant de la Fédération de France du Front de Libération Nationale où cette Fédération demande la laïcité de la constitution algérienne. Nous considérons que cette déclaration dénie les principes mêmes de notre révolution et le Front de Libération nationale oublie l’engagement qui a été fait à l’égard de nos martyrs et constitue une atteinte à l’Islam dans ce pays musulman, et à la dignité de tout peuple. » (pages 712-713)

Et que celui-ci se laisse conduire que par ces vrais bergers que sont les ulemas !…

Le féodalisme avait donc parlé !

Que pouvaient lui répondre la démocratie et le socialisme ?

Issa Diakaridia Koné

NB. La collection complète des articles d’Issa Diakaridia Koné est accessible ici :
https://unefrancearefaire.com/category/lafrique-par-elle-meme/


4 réflexions sur “Août 1962 – Les ulemas se mettent en travers de la voie tracée par le Conseil national de la Révolution algérienne (C.N.R.A)

  1. Les ulémas ont été la seule force significative, au moment où le peuple algérien a été définitivement écrasé, à redonner espoir aux indigènes. Ils ont joué leur rôle celui de maintenir l’Islam comme unique ciment de cette société éclatée. C’est Ben Badis et pas un laïc comme Ferhat Abbas dont on connait la phrase célèbre actant la disparition de la nation Algérienne, qui a mis en garde les Algériens en leur demandant de se ressaisir sinon dans les prochaines cinquante années il n’allait plus rien rester de notre communauté. Ils ont donc été utiles jusqu’à ce que la relève soit assurée sur un plan laïc et ce sont ceux qu’ils ont formés qui joueront ce rôle. Malek Bennabi n’était pas un obscurantiste, de même que Foudil El Ouartilani, ni Bachir El Ibrahimi. Maintenant, une fois l’indépendance acquise, qu’ils aient été marginalisés il est normal qu’ils en conçoivent de l’amertume et rappellent qu’ils furent déterminants quand le paysage politique Algérien durant la colonisation n’était que ruine et désolation.Mais à la fin, malgré leur mauvaise humeur , ils se sont ralliés au pouvoir et n’ont été à l’origine d’aucune guerre des frontières ou des wilayas. Cette attitude mesurée leur a valu et leur vaut encore dans le coeur des Algériens une grande déférence.

    J'aime

  2. Je n’ai pas trouvé que Issa Diakaridia Koné soit si neutre. Lorsqu’il s’interroge sur « l’histoire » en y ajoutant deux interrogations: « celle de la domination française? celle de la domination Turque  » je pense qu’il prend partie en mettant les deux « dominations » sur le même plan. Or, pour nous Algériens le Sultan Turc n’était pas un étranger qui vient nous dominer . C’est le dernier khalife en exercice de l’Islam et donc la plus haute autorité religieuse de la OUMMA à laquelle nous liait une forte appartenance. Quant aux Turcs, ils étaient des musulmans avec lesquels il était légal de se métisser et créer des familles; ce qui ne sera jamais le cas des Français qui sont restés jusqu’au bout des occupants, des étrangers et des ennemis au sens politique du terme puisque eux mêmes favorisaient le peuplement européen auquel la nationalité française était accordée immédiatement sans avoir à payer le prix du sang.Et encore même quand les Algériens ont participé aux guerres , il n’étaient pas « récompensés » par l’octroi de cette nationalité!! Quant à assimiler les Ulémas à la féodalité ( à moins que je n’ai pas compris) c’est un peu abusif . En tout état de cause la féodalité a été complètement déstructurée par la colonisation. Il ne restait plus rien des liens tribaux sans que cela soit remplacé par quoi que ce soit d’autre et d’ailleurs le but était la disparition pure et simple de la population autochtone.Il n’en restait donc plus rien sauf à considérer des créatures de la colonisation comme les bachaghas et autres caïds comme une féodalité, c’est encore un abus de langage, me semble t-il car les Algériens ne se sentaient liés par aucune vassalité vis à vis de ces traitres.

    J'aime

    1. Issa s’en tient au texte des ulemas. Celui-ci concerne ce qui doit se passer, selon eux, à partir de 1962 – c’est-à-dire dans une situation d’extrême urgence où le premier souci était de l’ordre de la survie.
      Le côté choquant de la prise de position des ulemas se trouve ici : « Quant au pain, la liberté et le travail, ils ne peuvent nous distinguer des autres peuples. » (page 712)
      Ailleurs, définissant ce qu’ils appellent la « personnalité » algérienne qui doit, selon eux, différencier les Algériens des autres peuples, les ulemas écrivent ceci, et toujours pour ce qui doit se passer après 1962 : « Cette personnalité apparaît dans sa religion, dans sa langue, dans ses mœurs, dans sa tradition, enfin dans son histoire. » (page 712)
      Sans émettre aucun jugement de valeur, il convient alors de se demander de quoi était faite cette histoire… au regard de la situation de 1962, et sitôt qu’il est, par ailleurs, conseillé de ne pas chercher plus que de raison, ni le pain, ni la liberté, ni le travail…
      Il y avait, effectivement, au-delà de la colonisation française qui avait reposé sur une inégalité juridique très comparable à celle qui sépare les castes du régime féodal, le système féodal turc. A qui en faire le reproche ? Aux turcs ? Mais pourquoi donc ?
      N’empêche qu’en 1962, les ulemas se chargent d’appuyer de ce côté-là, et toujours en face du souci qui ne paraît pas trop les occuper… pour le pain, la liberté et le travail… Comment ne pas penser qu’il s’agissait, pour eux, de revivifier les vestiges du féodalisme, justement, ou de ce que le C.N.R.A. appelle le « paternalisme » ?
      Car, en fait de féodalité dans l’Algérie de 1962, il ne s’agit, comme il est indiqué, là encore, par le texte du C.N.R.A., que de vestiges. Ce qu’Issa, pour se faire bien comprendre, qualifie de « psychologiques ».
      En effet, pour ce qui concerne l’économie elle-même, il nous montrera, dans l’article suivant, comment la transition du féodalisme à la démocratie (puis au socialisme), était devenue impossible, en Algérie, du fait de l’accaparement des grandes propriétés foncières par les Français qui les avaient introduites dans les circuits commerciaux et financiers internationaux rejetant les travailleurs agricoles algériens bien loin de la terre et dans des conditions misérables, ce qui interdisait, d’avance, une transition simple entre l’agriculture de type féodal et l’agriculture paysanne d’une société tendant à la démocratie.

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s