Evguéni Primakov, un repenti héroïque de la désastreuse perestroïka…

Nous avons pu constater que Iouri Andropov représentait une sorte de relais politique et éthique entre Vladimir Poutine, l’époque de Joseph Staline (1924-1953) et, pour finir, les questions qui s’étaient posées à Vladimir Ilitch Lénine au moment de la mise en œuvre de la NEP (nouvelle politique économique) en 1921.

À sa façon, Iouri Andropov est parvenu à tenir, tout au long de sa vie, la ligne bolchevique qui aura fait de lui un isolé d’abord à la tête du KGB, puis comme second du régime, auprès d’un Leonid Brejnev plus ou moins mourant, mais qui avait réussi jusqu’à ce moment à protéger le petit manège des amateurs de corruption de son entourage familial autant que politique, c’est-à-dire les précurseurs du rétablissement de l’économie de marché…

Nous allons maintenant évoquer la trajectoire plutôt étonnante d’un autre personnage qui aura précédé Vladimir Poutine, d’une certaine façon, dans la carrière de restaurateur de l’éthique soviétique qui subsiste aujourd’hui encore, et grâce à eux deux tout spécialement, dans la Fédération de Russie des années 2000 : Evgueni Primakov.

Evguéni Primakov (1929-2015)

Voici comment Vladimir Fédorovski nous le présente à l’issue du séjour qu’il avait effectué en Égypte, de 1965 à 1970, comme correspondant de la Pravda :
« À son retour du Caire, en 1970, Primakov fut remarqué par Leonid Brejnev, chef de l’État et du parti, et par son Premier ministre Alexis Kossyguine. Il allait surtout faire partie des contacts privilégiés du nouveau chef du KGB, Iouri Andropov. » (Fédorovski, page 101)

Apparemment, il y a là quelque chose qui se noue entre les deux hommes. Mais est-ce aussi simple ? Nous allons immédiatement découvrir que non, et toujours grâce à Vladimir Fédorovski qui nous dit que, quelques temps plus tard, Evgueni Primakov se trouva emporté dans une tout autre aventure que celle d’un soviétisme de bonne compagnie…
« […] il se plaça sous la protection d’Alexandre Yakovlev, le futur idéologue de la perestroïka. Ce dernier, après la mort d’Andropov en 1984, le présenta à Mikhaïl Gorbatchev qui le nomma à la tête de l’Imemo. Il devint ensuite membre du comité central, membre suppléant du bureau politique et enfin membre du Conseil de sécurité de l’URSS. » (Fédorovski, page 102)

Le futur démon particulier de Mikhaïl Gorbatchev, Alexandre Yakovlev – grand admirateur des Etats-Unis depuis qu’il avait été envoyé dans une sorte d’exil doré à Ottawa où, de 1972 à 1983, il fut rien moins qu’ambassadeur d’URSS au Canada -, aura-il détourné Evgueni Primakov de ce qui s’était offert à lui comme le droit chemin ?

Pas vraiment. Evgueni Primakov était doté d’une histoire familiale qui le rapprochait de Mikhaïl Gorbatchev, de Raïssa Gorbatchev et de Boris Eltsine… pour avoir eu maille à partir avec lesdites purges staliniennes qui ont précédé le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

Lui-même nous apporte une première information dont il se garde bien de tirer des conclusions hâtives :
« Primakov, je n’ai jamais caché que ma grand-mère maternelle était juive. » (Primakov, page 32)

Mais les traducteurs de la version française de son récit autobiographique, Galia Ackerman et Jean-Christophe Thiabaud, fervente et fervent adeptes d’un anti-stalinisme de combat, n’y vont pas par quatre chemins dans la note correspondante :
« A cette époque, la carrière professionnelle d’un individu pouvait pâtir de divers facteurs personnels, notamment du fait d’avoir une ascendance juive ou d’avoir eu des parents condamnés au Goulag. » (Primakov, page 33)

A lire son autobiographie, il ne semble pas qu’à travers ses parents, Evgueni Primakov ait été frappé par le Goulag… Quant à savoir si cette ascendance juive – très restreinte – a pu lui jouer un mauvais tour, le déroulement plus qu’exceptionnel de sa carrière ne permet pas de décider en quoi…

Laissons-le, maintenant, nous montrer qu’il n’a jamais été la dupe même d’une version édulcorée de l’anti-stalinisme qu’il est bon ton de prêter à toutes celles et à tous ceux qui se sont parfois écarté(e)s de la ligne pure et dure du léninisme :
« Après que tous ses proches et amis eurent été « raflés » lors des purges de 1937, ma mère avait réduit au maximum ses contacts avec le monde extérieur et était partie travailler comme médecin dans une filature de Tbilissi. Elle y demeura trente-cinq ans, jusqu’à sa retraite. Au début des années 1950, alors que j’arrivais à Tbilissi pour les vacances universitaires, je fus terrifié de l’entendre traiter Staline de « salaud » et de « primitif sanguinaire ». Je m’insurgeai : « As-tu lu le moindre texte écrit par ce primitif ? » Elle me répondit avec le plus grand calme : « Je n’en ai nullement l’intention, mais tu n’as qu’à me dénoncer : cela lui fera plaisir. » Une sueur froide glaça mon corps, et je n’abordai plus jamais ce sujet avec elle… » (Primakov, page 34)

Notons-le : Evgueni Primakov nous dit qu’il est « terrifié » par les qualificatifs utilisés…, tandis qu’il constate que sa mère s’avance sur ce terrain sans avoir lu « le moindre texte écrit par ce primitif », c’est-à-dire par celui qu’elle-même a qualifié de « primitif sanguinaire »…

Il faut rappeler que cette discussion entre une mère et son fils se déroule aux environs de la date de décès de Joseph Staline (mars 1953), et que le jeune Primakov qui a alors 22 ou 23 ans n’est plus tout à fait un enfant et que, par ailleurs, il a quelques chances de ne pas être complètement ignorant de ce qui se passe, ou de ce qui s’est passé en Union soviétique : il est étudiant à l’Institut d’Etat d’études orientales de Moscou. Il en ressortirait diplômé en 1953.

Par ailleurs, comme nous le verrons par la suite, il n’a rien d’un stalinien… Mieux : à cette époque, et pendant quelques décennies encore, il appartiendra à cette intelligentsia très choyée qui n’aura de cesse d’obtenir la fin du régime soviétique…

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.

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