Comment ont été fabriqués les documents qui n’existaient pas contre Lénine et Staline

Continuons à étudier la « méthodologie » utilisée par Stéphane Courtois – dans la tradition de Hannah Arendt – pour nous démontrer, sans preuves, les cent millions de morts qu’il attribue, sur la foi d’« estimations personnelles » (c’est bien lui qui le dit) au communisme en général… mais que le secrétaire perpétuel de l’Académie Française, Hélène Carrère d’Encausse, préfère mettre immédiatement et rétrospectivement sur le compte de Vladimir Ilitch Lénine

Science et Vie junior… aussi !

Sur le fond, il semble que ce procureur impitoyable qui juge, rien qu’en son for intérieur, de tous ces crimes qui auront produit des montagnes de cadavres, ait parfois rencontré un système de défense qui aurait pu calmer un peu ses ardeurs :
« On nous rétorque que la plupart de ces crimes répondaient à une « légalité », elle-même appliquée par des institutions appartenant à des régimes en place, reconnus sur le plan international […]. » (page 13)

Ainsi que nous l’avons vu chez Hannah Arendt, le « on » est parfois bien précieux. Mais, ici, nous n’en saurons pas plus sur son identité, ni sur le nombre de personnes qu’il représente, ni sur l’éventuelle qualification de celles et de ceux dont il aide à masquer le vrai visage…

Quant à cette « légalité » que Stéphane Courtois prend bien soin de mettre entre des guillemets qui la font très vite glisser dans l’invraisemblable, sans doute aurait-il pu tout de même nous en dire deux mots… surtout si « on » est un peu versé dans la question… Mais non : ici, nous sommes toutes et tous censé(e)s ignorer la loi… soviétique.

Or, cette loi – selon Stéphane Courtois – est de toute façon criminelle… par définition. En voici la preuve incontestable :
« Notre démarche dépasse chaque terrain spécifique et considère la dimension criminelle comme l’une des dimensions propres à l’ensemble du système communiste, durant toute sa période d’existence. » (page 13)

Intrinsèquement, le communisme est criminel…

Mais si nous n’avons aucun droit d’appréhender la loi soviétique, Stéphane Courtois ne s’interdit pas de nous en faire connaître une autre qui vaut, selon lui, son pesant de cacahuètes… puisque, en s’en armant, il va pouvoir partir à la chasse aux criminels soviétiques qui n’auront plus qu’à se bien tenir…
« Le nouveau Code pénal français, adopté le 23 juillet 1992, définit ainsi le crime contre l’humanité : « La déportation, la réduction en esclavage ou la pratique massive et systématique d’exécutions sommaires, d’enlèvements de personnes suivis de leur disparition, de la torture ou d’actes inhumains, inspirées par des motifs politiques, philosophiques, raciaux ou religieux, et organisées en exécution d’un plan concerté à l’encontre d’un groupe de population civile » (c’est nous qui soulignons). » (page 18)

La loi soviétique nous aurait-elle dit que, dans ce pays forcément très barbare (par définition), on pouvait encourir la peine de mort tout juste pour ce que Stéphane Courtois prend la précaution de nous dire que c’est effectivement lui qui le souligne : des motifs politiques, philosophiques ?

Notons-le en passant : c’est tout juste trente ans après la signature des accords d’Évian (19 mars 1962) que la France se donne les gants de promulguer une loi qui aurait été d’un usage tout à fait adapté en présence des crimes commis en quantité industrielle contre le peuple algérien, jusqu’à donner à celui-ci la certitude qu’il était visé par une campagne d’extermination…

Ainsi : c’est bien beau de faire les gros yeux à ce Staline décédé en mars 1953, et de prétendre le punir en s’armant contre lui du libellé d’une loi française qui, avant de remonter aussi loin dans le temps, pourrait avoir la bonne idée de s’arrêter sur la guerre d’Algérie (1954-1962)…

Achevons cet article sur un exemple qui va nous permettre d’expérimenter la solidité proprement stupéfiante des preuves que le gaillard Courtois est susceptible de nous fournir pour accréditer son affaire des 100.000.000 de victimes du communisme :
« Dans un livre publié à Berlin en 1924 – intitulé La Terreur rouge en Russie – l’historien russe, et socialiste, Sergueï Melgounov, citait Latzis, l’un des premiers chefs de la Tcheka (la police politique soviétique) qui, le 1er novembre 1918, donna des directives à ses sbires : « Nous ne faisons pas la guerre contre les personnes en particulier. Nous exterminons la bourgeoisie comme classe. Ne cherchez pas, dans l’enquête, des documents et des preuves sur ce que l’accusé a fait, en actes ou en paroles, contre l’autorité soviétique. La première question que vous devez lui poser, c’est à quelle classe il appartient, quelles sont son origine, son éducation, son instruction, sa profession. » D’emblée Lénine et ses camarades se sont situés dans le cadre d’une « guerre de classes », sans merci, où l’adversaire politique, idéologique, ou même la population récalcitrante étaient considérés – et traités – en ennemis et devaient être exterminés. » (page 18)

Tout ceci est sans appel… Le communiste extermine le bourgeois en tant que tel… Et de même, sans doute, pour les fils et filles de bourgeois… Éducation, origine, instruction … à peine sorti du berceau, le rejeton bourgeois n’est déjà plus que du gibier pour les Lénine et autres Staline… Ensuite, comme nous le savons – de source sûre -, cela s’étend à la Chine, au Vietnam, à la Corée du Nord, au Cambodge, à l’Europe de l’Est, à l’Amérique latine, à l’Afrique, à l’Afghanistan

À ce compte-là, 100.000.000, ce n’est vraiment pas cher payé !

Mais qui est donc Melgounov ?

Stéphane Courtois nous le présente sous une étiquette qui paraît tout nous dire aussitôt : « historien russe, et socialiste ». Il y a un critère de qualité et de pertinence : il est, à la fois, historien et russe. Ensuite, il est, lui, un de ces vrais socialistes… dont Lénine et Staline ne peuvent être que très jaloux, puisqu’ils ne sont, tous les deux, que des individus assoiffés du sang de la bourgeoisie, c’est-à-dire pas du tout de vrais socialistes…

Essayons d’aller encore un tout petit peu plus loin.

Rééditant, en 2004, le fameux livre de Sergueï Melgounov, les Éditions des Syrtes nous en disent davantage sur l’auteur :
« Né quelques mois après Staline, l’historien et journaliste Sergueï Melgounov, socialiste russe modéré, refuse d’émigrer en octobre 1917. Il n’en sera pas moins expulsé de son pays cinq ans plus tard, les bolcheviks ne lui pardonnant pas son intraitable refus des méthodes inhumaines avec l’aide desquelles ils se sont maintenus au pouvoir. »

La formule selon laquelle il « refuse d’émigrer » nous montre que, dès 1917, il aurait pu émigrer parce que, déjà, il n’était pas d’accord au point d’être tenté par l’émigration… Ce qui n’est pas rien, évidemment…

Or, pour 1917, il est difficile de parler de crimes bolcheviques, puisque la révolution s’est d’abord effectuée sans la moindre effusion de sang, et qu’il a fallu massacrer beaucoup de bolcheviks pour convaincre leur direction d’organiser enfin la Tcheka…

Voyons la suite de cette rapide biographie :
« Dans son combat, Melgounov, qui fréquente les groupes clandestins de la résistance anticommuniste, dénonce la politique de terreur instaurée dans le pays. Cet engagement lui vaudra vingt-trois perquisitions, cinq arrestations, les interrogatoires de la Tcheka, la prison, la condamnation à mort et, pour finir, le bannissement. »

Bannissement… Non pas la torture à mort… Et bannissement qui intervient au bout de cinq ans (cf. la première citation) pendant lesquels il n’aura pas cessé de passer dans les mains d’une police qui ne paraît pas bien méchante… sauf à prononcer une condamnation à mort tout à fait inopérante… De telle sorte qu’il n’a pas eu à fuir toute cette violence. C’est l’État soviétique qui s’est donné la peine de le bannir, et pas de le massacrer parmi les 100 millions…

Nous le voyons : le régime soviétique était d’une cruauté sans nom, auprès de laquelle les nazis sont des anges…

C’est pourquoi cet homme n’a sans doute pas eu tort de hurler à la mort… Ce que ses éditeurs s’empressent de souligner… Tandis que nous pouvons douter du poids de véracité des « nombreux documents » que ce martyr aura pu recueillir avant de bénéficier de l’extrême mansuétude soviétique :
« Pour évoquer les horreurs de la guerre civile et du « communisme militaire », Melgounov ne s’en tient pas au terme « atroce ». Il explicite le mot, comme on défroisse une page pour en étaler l’insoutenable contenu. La valeur de ses propos est d’autant plus précieuse qu’il fait parler les victimes et leurs bourreaux, grâce notamment aux nombreux documents et récits qu’il a pu recueillir. En ce sens, son témoignage préfigure celui de Soljenitsyne sur le goulag. »

Ce qui n’est pas fait pour nous rassurer sur la valeur « atrocitaire » des travaux de ce dernier… Quant à Melgounov, si c’est lui qui « fait parler les victimes et leurs bourreaux », le résultat ne doit pas être en faveur des pauvres bolcheviks, quoi qu’aient réellement pu dire, par ailleurs, les victimes et les bourreaux…

Michel J. Cuny

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Une réflexion sur “Comment ont été fabriqués les documents qui n’existaient pas contre Lénine et Staline

  1. Si vous regardez cette vidéo sur YouTube (https://www.youtube.com/watch?v=abp1Z_J3GOY, à 1 minute 40), vous entendrez Charles Gave ânonner bêtement ce même chiffre de 10 puissance 8. Charles Gave, ce larbin de la finance, qui toute sa vie n’a été que le saute-ruisseau de la pègre bancaire, affirme avoir quitté la France en 1983 parce qu’il ne supportait pas de voir son pays gouverné par des communistes, dont l’idéologie a été, selon lui, responsable du fameux chiffre. S’il a quitté la France, c’était en réalité pour gérer quelques grandes fortunes à Londres d’abord, à Hong Kong ensuite, c’est-à-dire aider le grand capital à faire son œuvre funeste, tout en espérant ramasser les bas morceaux qui tombent de la table oligarchique. Du reste, le capitalisme financiard : combien de morts ?

    Un peu plus loin dans la même vidéo, le nestor des « marchés » fait l’éloge du système de sécurité sociale chilien (minute 28), où le citoyen peut choisir entre le régime public et l’un ou l’autre régime privé, ce qu’il trouve plus « démocratique ». On peut présager de quel côté, public ou privé, penchera le cœur des individus à haut revenus, et qui restera à cotiser pour la caisse publique, réduite dès lors à la portion moins que congrue.

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