Juillet 1940 : Jules Jeanneney principal promoteur de l’« autorité » de Pétain

Une semaine après le début de l’attaque allemande du 10 mai 1940, un résultat remarquable est déjà obtenu : les hommes d’Hitler ont dépassé Saint-Quentin… Le cou de la France est à moitié coupé….

Philippe Pétain (1856-1951)

Déjà, le président du Conseil, Paul Reynaud, et le président du Sénat, Jules Jeanneney, envisagent courageusement la suite à donner aux événements. Nous sommes bien le 17 mai 1940. Paul Reynaud parle le premier :
« Pétain et Weygand arrivent demain. Je leur demanderai leur concours. J’offrirai à Pétain un poste de ministre d’État, demanderai à Daladier de me laisser la Défense Nationale et de prendre les Affaires Étrangères : je remplacerai Roy par Mandel. » (page 52)

Jules Jeanneney lui répond :
« J’approuve entièrement. Pas de difficulté si Daladier s’y prête. S’il résiste, refuse, explique agressivement son refus et dresse ses armes, l’opinion pourra être mise en désarroi nouveau : vous avez assuré, à la Chambre, jeudi, que le Cabinet est uni. Mais ce risque est infiniment moindre que celui du statu quo… Reynaud à la Guerre, Mandel à l’Intérieur, Pétain ministre, cela se comprend d’emblée, me semble-t-il… Je voudrais pouvoir entreprendre Daladier là-dessus. Mais je me crois peu qualifié pour cela. Lebrun le pourrait. » (page 52)

Celui-ci, Albert Lebrun, n’est autre que le président de la République. Mais pourquoi donc ces points de suspension ? Viennent-ils dissimuler autre chose ?…

Dès les jours suivants, la déroute militaire se confirme, puis la défaite. Le 16 juin, le maréchal Pétain, poulain depuis longtemps annoncé de Jules Jeanneney, accède à la présidence du Conseil, tandis que celui à qui il sert de joli paravent depuis quelques années déjà, Pierre Laval, obtiendra, une semaine plus tard, le portefeuille de ministre de la Justice.

C’est d’ailleurs lui qui lira, au Conseil des ministres du 4 juillet 1940, le projet de loi qu’il a rédigé en collaboration avec Raphaël Alibert, dont il faut rappeler qu’il avait été membre du Comité Bardoux, du nom du grand-père de Valéry Giscard d’Estaing  : Jacques Bardoux.

Une note de Jean-Noël Jeanneney nous en livre le texte :
« Article unique : L’Assemblée nationale [réunion du Sénat et de la Chambre des députés] donne tous pouvoirs au Gouvernement de la République, sous la signature et l’autorité du maréchal Pétain, Président du Conseil, à l’effet de promulguer, par un ou plusieurs actes, la nouvelle Constitution de l’État français. Cette Constitution devra garantir les droits du travail, de la famille et de la Patrie. Elle sera ratifiée par les Assemblées qu’elle aura créées. » (page 432)

C’est encore le petit-fils de Jules Jeanneney qui ajoute ce commentaire très instructif, surtout dans sa dernière partie :
« Aux sénateurs stupéfaits, Laval avait déclaré d’une part que « le Gouvernement n’avait pas l’intention de déclarer la guerre à l’Angleterre« , d’autre part qu’une révision constitutionnelle s’imposait qui dissoudrait le Parlement et permettrait « d’aligner le régime sur celui du vainqueur ». » (page 432)

Dans le cadre des futures relations à établir avec l’Allemagne victorieuse, toute ressemblance était sans doute bonne à prendre…

Maintenant, amusons-nous un peu…

Le 5 juillet 1940, Jules Jeanneney, président du Sénat, s’entretient de 19 heures à 19 heures 45 avec Pierre Laval, ministre de la Justice du gouvernement Pétain. De quoi ? De choses sans doute extrêmement graves… Voici ce que Jules lui-même en a retenu :
« Aucun préambule. Laval me demande de convoquer le Sénat pour mardi 16 h [9 juillet], la Chambre devant être convoquée pour le matin. La réunion de l’Assemblée Nationale [regroupant les deux précédemment indiquées] y serait demandée et la réunion de celle-ci est envisagée pour le lendemain mercredi. J’ai répondu : Je ne puis consentir à convoquer le Sénat que si les sénateurs désireux de venir à Vichy et à qui la possibilité de s’y rendre peut être donnée sont assurés de la trouver.
Lui : Qu’entendez-vous par là ?
Moi : Que 1° tous mes collègues soient informés à temps ; 2° qu’ils aient moyens de transport ; 3° que ceux qui sont en zone occupée aient reçu ou reçoivent des autorités allemandes un sauf-conduit aller et retour : j’insiste « et retour ».
Lui : J’ai fait avertir déjà par la Radio. J’ai envoyé des instructions aux préfets pour que des facilités de circulation, essence notamment, soient données. Nous traitons avec la Commission d’Armistice l’affaire des sauf-conduits.
Moi : Rien n’est donc encore assuré. Veuillez bien me confirmer par écrit les mesures prises ou envisagées ; j’apprécierai sans nul parti pris.  » (page 91)

Les précautions prises par Jules Jeanneney montrent qu’il sait très bien vers quel arbitraire le nouveau régime Pétain-Laval s’orientera à très brève échéance. Mais il faut croire qu’il n’en aura rien dit à Laval. Et rien non plus sur l’objet de cette prochaine réunion, en grand, des deux Assemblées législatives.

En tout cas, ce qui est très significatif, c’est qu’ayant posé ses conditions sur un ton apparemment décidé, le bon Jules croit devoir se relâcher aussitôt :
« Bref. Vous ne l’ignorez pas : vous pouvez vous passer de moi pour une convocation. Usez-en s’il vous plaît. De moi vous n’obtiendrez un consentement qu’aux conditions que j’ai dites. » (page 91)

Et de fait, comme il le constate le 8 juillet, Laval lui est passé par-dessus :
« Comme prévu, un décret d’hier, paru ce matin, convoque les Chambres en session extraordinaire pour demain. J’exécute. La Chambre siégera le matin, le Sénat à 16 h. » (page 93)

Mais ensuite, le bon Jules se reprend à jouer les gros bras :
« Après déjeuner, je pense au propos, bref, par lequel j’aurai demain à ouvrir la séance du Sénat. » (page 95)

En fin d’après-midi, le président de la Chambre des députés, Édouard Herriot, venant à passer par là, lui déconseille de pousser trop loin, et Jules se trouble :
« Visiblement, mon papier risque de heurter beaucoup de sénateurs, même bien intentionnés. » (page 95)

Et puis il finit par plier une fois de plus :
« Je l’ai, dans la soirée, remplacé par un autre, non explosif. » (page 96)

Voici le passage essentiel du joli texte que va enfin dire Jules Jeanneney, devant ce Sénat dont il est le président, en cette journée mémorable du 8 juillet 1940 :
« J’atteste enfin à M. le maréchal Pétain, notre vénération et la pleine reconnaissance qui lui est due pour un don nouveau de sa personne. Il sait mes sentiments envers lui, qui sont de longue date. Nous savons la noblesse de son âme. Elle nous a valu des jours de gloire. Qu’elle ait carrière en ces jours de terrible épreuve et nous prémunisse, au besoin, contre toute discorde. Le sort de la France semble être de se régénérer dans le malheur. En aucun temps, son malheur ne fut plus grand. À la besogne ! pour forger à notre pays une âme nouvelle, pour y faire croître force créatrice et foi, la muscler fortement aussi, y rétablir enfin, avec l’autorité des valeurs morales, l’autorité tout court. Ce n’est point d’aujourd’hui seulement que je réclame, devant le Sénat, les droits de celle-ci. » (page 96)

Les « droits » de « l’autorité »… « Muscler la France »… Avec ce Laval dans l’ombre de Pétain… Et au-delà, les Allemands… Voilà ce que le gentil Jules recommande au bon cœur de ses collègues sénateurs dont le vote, uni à celui d’une majorité écrasante de députés, va, deux jours plus tard, mettre à mort la République…

Mais gardons-nous de croire qu’il aurait touché le fond… Il va faire mieux encore !

Michel J. Cuny

(Ce texte est tiré de l’ouvrage électronique « Pour en finir avec la Cinquième République – Histoire de l’étouffement du suffrage universel » que j’ai publié il y a quelques mois et que l’on pourra trouver ici.)


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s