De la vraie grandeur de la diplomatie soviétique au temps de Viatcheslav Molotov

En octobre 1938, au lendemain de la trahison réalisée par les « élites » françaises et britanniques à Munich, Staline écrivait, à propos du décalage entre les menaces permanentes proférées par Hitler et l’attitude constamment conciliante de la France et, plus encore, de l’Angleterre :
« La deuxième guerre impérialiste a pour l’instant ceci de particulier qu’elle est conduite et déployée par des puissances agressives, tandis que les autres puissances, les puissances « démocratiques », contre lesquelles elle est bel et bien dirigée, font mine de croire que cette guerre ne les concerne pas, s’en lavent les mains, reculent, exaltent leur amour de la paix, invectivent les agresseurs fascistes et… livrent tout doucement leurs positions aux agresseurs, non sans prétendre se préparer à la riposte. »

Pendant ce temps, le journal allemand, Hamburger Fremdenblatt, faisait pour sa part la constatation suivante :
« L’Allemagne est parvenue à éliminer la Russie soviétique du concert des grandes puissances. Tel est l’aspect historique de Munich. »

Ce que vient pimenter le propos tenu en 1945 devant le tribunal de Nuremberg par le maréchal Keitel :
« Le but de Munich était de mettre la Russie hors d’Europe. »

Après Munich, et de mois en mois, l’U.R.S.S. constate qu’en aucun cas ni l’Angleterre ni même la France, pourtant peu à peu prises à la gorge par Hitler, ne se montrent décidées à redonner aux Soviétiques la place perdue dans ledit « concert des grandes puissances« . Aussi, le 10 mars 1939, Staline exprime-t-il publiquement son désarroi et son incrédulité :
« Nous assistons à un repartage délibéré du monde et des zones d’influence aux dépens des intérêts des États non agresseurs, sans aucune tentative de leur part et même avec une certaine complaisance. Cela est incroyable, mais c’est un fait. Comment expliquer ce caractère unilatéral et étrange de la nouvelle guerre impérialiste ? »

Alors que la tension internationale ne cesse de s’amplifier, le général Palasse, attaché militaire en U.R.S.S., transmettait le 13 juillet 1939 cette note à un Gouvernement français qui, complètement soumis à l’influence britannique, ne se pressait toujours pas de faire aboutir les discussions sur l’assistance mutuelle anglo-franco-soviétique :
« Je me permettrai d’ajouter enfin que je considère toujours possible, si nous n’arrivions pas à traiter rapidement, de voir l’U.R.S.S. s’isoler d’abord dans une neutralité d’expectative, pour arriver ensuite à une entente avec l’Allemagne sur la base d’un partage de la Pologne et des pays Baltes. »

Après vient l’« énorme » surprise de l’annonce du pacte germano-soviétique (23 août 1939), et la riposte de Daladier qui soudainement s’active… au détriment des principaux adversaires, en France, d’Hitler avant-pendant-et-après la signature des accords de Munich : les communistes. Il fait d’abord interdire L’Humanité et Ce Soir (dirigé par Louis Aragon), puis s’en prend au Parti communiste dont le décret de dissolution rappelle qu’il est la Section Française de l’Internationale Communiste…

Conséquemment, comment Hitler pourrait-il ne pas saluer la si manifeste bonne volonté française, lui qui, au-delà des accords Ribbentrop-Molotov, est toujours à la tête d’un pacte anti-Komintern qui réunit l’Allemagne, la Hongrie, le Japon, l’Italie de Mussolini et l’Espagne de Franco… Dans ce pacte « colossal » dont l’unique cible était l’U.R.S.S., n’y aurait-il vraiment plus la moindre place – oh, rien qu’un strapontin! – pour la France de Daladier dont on aurait dû voir à quel point elle avait su mener l’assaut contre son chancre : le Front Populaire?…

Eh bien non : Hitler en avait dès longtemps décidé autrement (c’est prévu dans Mein Kampf)… Il n’y aurait de place pour la France que dans la pire humiliation. Mais d’ailleurs elle s’y précipitait d’elle-même, et ses « élites » au premier rang!…

Le pire n’était plus très loin…

Mais avant d’y venir, demandons donc à Winston Churchill si Viatcheslav Molotov, le signataire, pour l’Union soviétique, du pacte germano-soviétique de non-agression du 23 août 1939, pouvait n’avoir pas pesé, avec Staline, chacun des aspects de ce traité extrêmement grave qui condamnait son pays – coupé désormais de ses impossibles alliés occidentaux – à se retrouver seul en présence des inévitables assauts hitlériens – repoussés dans un délai incertain, mais certains en eux-mêmes de se produire un jour de la façon la plus brutale et la plus déterminée… Aura-t-on jamais rencontré pareil hommage, à destination d’un bolchevik du plus haut niveau, de la part d’un anticommuniste aussi déterminé que Winston Churchill ?
« Comment il s’est comporté à l’égard de l’ambassadeur du Japon au cours des années qui suivirent la conférence de Téhéran, où Staline avait promis d’attaquer le Japon une fois l’armée allemande battue, on peut le déduire des comptes rendus de leurs conversations. Des entretiens délicats, approfondis, épineux furent menés les uns après les autres avec une pondération parfaite, une résolution impénétrable et une correction pleine d’affabilité. Jamais la moindre fissure, jamais d’éclat inutile. Le sourire de Molotov, semblable à un hiver sibérien, ses paroles soigneusement mesurées et souvent pleines de sagesse, ses façons courtoises, contribuaient à faire de lui le parfait agent de la politique soviétique dans un monde implacable. » (page 178)

Der ehemalige sowjetische Außenminister Wjatscheslaw Molotow, aufgenommen am 25.10.1946. // The former Russian Foreign Minister Vyacheslav Mikhaylovich Molotov on a file photo of 25 October 1946.

Viatcheslav Molotov (1890-1986)

Et ceci encore qui projette le bras droit de Staline parmi des personnages que Churchill place, sans la moindre hésitation, au firmament de la diplomatie mondiale :
« La mécanique soviétique avait trouvé en Molotov un représentant qualifié et typique à bien des égards, invariablement fidèle au parti et à la discipline communistes. Comme je suis heureux, au crépuscule de mes jours, de n’avoir pas eu à endurer les tensions qu’il a dû connaître ! Mieux vaudrait n’être jamais né. Pour ce qui est de la conduite des Affaires étrangères, Mazarin, Talleyrand et Metternich pourraient l’accueillir parmi eux, si tant est qu’il existe un autre monde auquel les bolcheviks s’autorisent l’accès. » (page 178)

Michel J. Cuny

(Ce texte est extrait, pour l’essentiel, de l’ouvrage que j’ai publié en 2012 aux Editions Paroles Vives : « Quand le capital se joue du travail – Chronique d’un désastre permanent » qui est accessible ici)


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