Quand la lutte des classes touche les moyens de subsistance…

Arrivée(e)s à cet endroit (environ la moitié) du livre de Georges Sokoloff, 1933, l’année noire, nous avons fini par savoir qu’il y avait eu, dans l’Ukraine du début des années trente, un conflit direct entre les partisans de la propriété collective des moyens de production et les partisans de la propriété privée, les seconds s’efforçant de venir reprendre le bétail et les instruments qu’ils avaient d’abord remis aux kolkhozes. S’agissant de la production agricole, il s’agissait également de nourriture… D’où cette question possible de la… famine. Tout aura dépendu de la violence atteinte par le conflit lui-même. Continuons à suivre le fil des témoignages proposés par l’auteur en question. Nous parviendrons peut-être à mieux la mesurer.

lutte

Vira Hryhorivna Lozenko était encore enfant en 1933 :
« Avec le début de la collectivisation, des activistes allaient dans les cours, comme la mort noire. « Moujik ! où est ton blé ? Avoue ! » Et il y a belle lurette que le moujik n’avait ni grain, ni même de grosse toile, tout avait été pris, saisi, pour les impôts, ou pour les livraisons à l’Etat, ou encore pour on ne sait quoi. » (page 219)
« Notre père avait une jument, une vache et quatre enfants. D’abord ils ont pris la jument, le lendemain ils ont pris la vache, le surlendemain ils sont revenus avec des pics et ont retourné la terre dans la cour et le potager, en vain. » (Idem, page 219)
« Tard dans la soirée un commissionnaire est venu, et a emmené mon père au soviet rural. Père n’en est jamais revenu. » (Idem, pages 219-220)
« Mes frères, Volodia et Valia, sont morts de faim. Sont morts les grands-parents, du côté de maman et du côté de papa et trois de mes oncles : Ivan, Vassyl et Kouzma. Deux enfants en bas âge de la tante Horpyna sont morts : elle creusa un trou peu profond dans la cave, les mit là et les recouvrit de terre. L’oncle est allé voir et n’est plus ressorti. La tante Horpyna est morte elle aussi. Et nous deux, avec maman, nous vivions encore. » (Idem, page 221)

Maria Mykytivna Levadna avait 14 ans en 1933 :
« Mon père Roubaïlo Mykyta Herasymovytch fut le premier à entrer au SOZ [société d’exploitation en commun de la terre] en 1929, il donna ses chevaux, ses biens, le cheptel mort, et aussi les semences. » (Idem, page 223)
« Un jour papa est revenu à la maison en pleurant, ça nous a fait très peur. Il a dit que notre famille était mise à la porte du SOZ. Le lendemain matin, on est venu prendre la vache, les abeilles et le cochon. » (Idem, page 223)
« Nous avons été rétablis au SOZ, mais on ne nous a pas rendu ce qu’on nous avait pris. » (Idem, page 224)
« L’hiver de cette année a été très rude. La famine s’abattit sur le village. Notre voisin a mangé ses enfants, il n’y avait plus de chats ni de chiens dans les rues, on les avait mangés. Des familles entières mouraient, des rues entières. On n’organisait pas de funérailles, personne ne pleurait. Ceux qui en avaient encore la force portaient leurs proches au cimetière dans un sac, ou les traînaient sur un traîneau. » (Idem, page 224)
« On avait mis en place des brigades funéraires. On creusait des fosses de trois-quatre mètres de profondeur. Ceux qui avaient été amenés dans la journée étaient recouverts de terre, et ce, jusqu’à ce que la fosse soit pleine. Ensuite on égalisait la terre, sans mettre un quelconque signe. » (Idem, page 224)
« Mon père disait qu’il y avait huit mille habitants dans le village, après la famine il n’en restait que quatre mille. » (Idem, page 225)

Hryhoriy Artemovytch Kolisnyk avait 20 ans en 1933. Il était agronome :
« Au bout de quelque temps on me convoqua au GPU [police politique] du district. » (Idem, page 227)
« – Pourquoi avez-vous fait pousser si peu de thé ? » (Idem, page 227)

Ainsi, grâce au témoignage de Hryhoriy, un spécialiste, nous apprenons que la révolte des partisans de la propriété privée a été poussée jusqu’à saboter la production, non seulement de thé, mais de toute une série de produits nécessaires à l’alimentation :
« [Il] fut créé auprès du Comité exécutif du district un groupe opérationnel, uniquement chargé de recueillir par téléphone les informations ou de les recevoir des cavaliers envoyés exprès des kolkhozes sans téléphone. Selon ces informations il y avait du grain qu’aucun kolkhoze n’avait jamais semé, des fèves, des pois, du siver ariétinum, des pois de senteur. Ce grain était simplement confisqué par les kolkhoziens, qui l’avaient fait pousser dans leurs enclos individuels. » (Idem, page 228)

Insistons-y : des personnes travaillant dans les kolkhozes se saisissaient des semences appartenant à ceux-ci pour les utiliser chez elles, ou ne pas les utiliser du tout… C’est un agronome qui nous le dit, alors qu’il est très éloigné, comme la suite le montrera, d’être un suppôt de Staline
« […] les répressions se renforcèrent sur les cadres dirigeants de tous les niveaux. A Astrakhanka la dékoulakisation se poursuivait, ainsi que les ventes aux enchères des biens saisis ; cela arrivait aussi dans d’autres villages, les dékoulakisés étaient déportés, je ne sais où. » (Idem, page 228)
« Nous étions déjà en hiver, la terre était recouverte de neige. » (Idem, page 228)
« Dans les entrepôts des kolkhozes il ne restait plus de blé, ni alimentaire, ni fourrager, il n’y avait plus de quoi nourrir les porcs et les chevaux. » (Idem, page 228)

Ainsi commençons-nous à mieux comprendre pourquoi, soudainement, tant de chevaux sont morts… Quant aux humains, selon la violence de cette révolte, que pouvait-il en advenir ?
« La situation difficile avec le blé conduisit à la famine de la population. Avec l’arrivée du printemps la famine se fit plus forte. Tout avait été mangé et il était quasiment impossible d’acheter de la nourriture : il n’y en avait pas dans les magasins ni sur les marchés ; s’il y en avait, les prix étaient exorbitants, une petite livre de beurre coûtait 30 roubles et plus. Dans les villages, particulièrement à Tykhonivka, Matviïvka, Stara Bohdanivka, Astrakhanka, mais à Terpinnia même, des charrettes circulaient, chargées de ramasser les morts dans les maisons et dans les rues. Il arrivait que les cadavres ne soient pas ramassés immédiatement, même dans la rue principale, et les gens passaient à côté, et souvent les premiers dirigeants du district, sans y prêter la moindre attention. Dans le village de Tykhonivka fut signalé un cas d’anthropophagie que l’on expliquait par la démence. » (Idem, pages 228-229)

Mais où sont donc les sépultures, et les traces dans les documents d’état-civil, s’il faut compter, comme on nous le redit une nouvelle fois, en millions de victimes ?
« D’après certains calculs plus de sept millions de paysans sont morts en Ukraine de la famine, des paysans, ceux justement qui produisent le bien le plus indispensable à l’humanité. » (Idem, page 230)

Six millions pour les Juifs… Pourquoi pas sept pour les Ukrainiens ? Mais à quoi correspond donc cette émulation ? En tout cas, pour Hryhoriy, et pour l’ensemble des témoins présentés par Georges Sokoloff, inutile d’entretenir le moindre doute :
« Staline, l’usurpateur sadique avait depuis longtemps une « dent » contre les Ukrainiens, il ne pouvait leur pardonner d’avoir obtenu, sous le gouvernement Kerensky, l’indépendance. » (Idem, page 231)

De quelle indépendance pourrait-il s’agir ? Nous y reviendrons.

Michel J. Cuny

Clic suivant : Le sabotage de la propriété collective ne serait-il toujours qu’une peccadille ?

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