Le sabotage de la propriété collective ne serait-il toujours qu’une peccadille ?

Désormais informé(e)s – par la lecture de certains des témoignages qui apparaissent aux environs de la moitié de la série fournie par Georges Sokoloff dans son ouvrage 1933, l’année noire – de l’existence d’une lutte brutale intervenue entre partisans de la propriété privée et partisans de la propriété collective, nous souhaiterions savoir jusqu’à quelles extrémités elle a pu aller. Devrons-nous finir par admettre les millions de morts de faim que certains nationalistes ukrainiens attribue, aujourd’hui, à la politique « criminelle », voire même « génocidaire » de Staline ?…

Certains thèmes reviennent…
Ainsi, chez Prokopenko Havrylo Nykyforovytch, qui avait 11 ans en 1933 :
« A la fin de l’automne 1932, père ramena à la maison un demi-sac de farine.
– C’est tout ce qui nous a été donné pour l’année, dit-il à ma mère. » (page 232)
« En février 1933, père commença à enfler de faim. Maman, moi et Iachka, mon frère de sept ans, étions très amaigris. » (Idem, page 232)

De même que quelques horreurs plus ou moins invraisemblables…
« Presque chaque jour le long de la maison passait le convoi transportant les morts au cimetière, souvent sur une charrette, mais parfois simplement posés sur une grande plaque de fer que l’on traînait. La plupart du temps on les enterrait sans cercueil, dans des fosses communes ; parmi les corps enflés, rendus monstrueux par la faim, il y avait parfois des vivants. La fosse n’était pas comblée chaque jour, alors certains, revenant à eux pendant la nuit, appelaient pour qu’on les aide, ou bien sortaient de la fosse par eux-mêmes. Dans les buissons du cimetière on trouvait des cadavres dont on avait découpé des mollets, des cuisses ou la poitrine. Les gens mangeaient des cadavres…
Le fossoyeur de Olevnika, le village voisin, avoua plus tard qu’on lui avait fixé une norme quotidienne de cadavres. S’il remplissait la norme il recevait une ration complète, sinon il ne recevait qu’une partie de la ration. Alors pour remplir la norme, il amenait au cimetière des gens encore vivants, mais qui selon lui n’avaient plus aucune chance de survivre, et les laissait agoniser près de la fosse. » (Idem, pages 233-234)

A. M. Malynotchka avait 12 ans en 1933 :
« Je n’oublierai jamais comment nous avons été dékoulakisés. Ils nous ont pris tout le blé, les semoules, saisi la vache, attrapé les poules qui couraient dans la cour. » (Idem, page 238)
« Les chevaux commencèrent à crever au kolkhoze. Puis ce fut au tour des gens. On creusait de grandes fosses au cimetière. Ceux qui vivaient dans les hameaux et à la périphérie du village mouraient par familles entières, les cadavres restaient longtemps dans les maisons, la charrette chargée de ramasser les morts n’y passait pas souvent.
La grande famille de mon grand-père est morte tout entière : le grand-père lui-même, ses deux filles, son fils et ses six petits-enfants. La fermette s’était vidée ! Les décès n’étaient pas enregistrés.
Et nous vivions toujours. Les activistes continuaient à venir chez nous et à chaque fois ils demandaient à maman : « Pourquoi ne mourez-vous pas ? Tout le monde meurt et vous vivez encore. Pourquoi ?«  » (Idem, page 239)
« Au printemps 1933 nous étions très affaiblis. Les jambes étaient enflées, la peau éclatait, les plaies faisaient mal et ne se refermaient pas. » (Idem, page 239)
« Maintenant au cimetière du village il n’y a pas de trace de ces fosses communes. » (Idem, page 240)

Et encore cet étrange mutisme de plus d’un demi-siècle…
« Durant plus de cinquante ans un tel silence de mort a régné dans le pays que nous, ceux qui savions, n’avons pas osé en parler à nos enfants et à nos petits-enfants. » (Idem, page 240)

Mykola Andriïovykch Melnyk avait 8 ans en 1933 :
« En 1932, ils allaient de cour en cour avec des charrettes et prenaient ce que les gens avaient. » (Idem, page 240)
« Un jour maman nous a dit qu’elle allait chercher du pain. Mon frère aîné, Ivan (né en 1923), et mon frère cadet, Andry (né en 1927), sont morts avant son retour. » (Idem, page 241)
« Dans notre rue où vivaient 107 personnes à l’époque, il n’en est resté que 6, les autres sont mortes de faim. » (Idem, page 241)

Hryhory Mykytovytch Omeltchenko avait 22 ans en 1933 :
« Mille neuf cent trente-trois fut une année de bonne récolte. Mais c’est au printemps de cette année qu’il y eut le plus de morts. On prenait tout aux gens. » (Idem, page 242)
« Les gens mouraient par familles entières, par villages entiers, par districts. » (Idem, page 243)
« L’année 1933 n’a pas non plus épargné notre famille. Maman et mon plus jeune frère étaient enflés. » (Idem, page 243)
« La voisine qui habitait un peu plus bas dans la rue, avait une fille, Fedora. Elle devait avoir quatre ou cinq ans. Elle était déjà enflée. » (Idem, page 243)
« Un jour en revenant à la maison je ne l’ai pas vue. J’ai demandé : « Où est Fedora ? » On m’a dit : « Elle est morte. » » (Idem, page 243)
« Au début de la collectivisation totale il y avait 960 fermettes dans notre village de Lots-Kamianka. Quelques dizaines de propriétaires ont été dékoulakisés. Mais plus de 900 ont tout de suite rejoint le kolkhoze. Ils ont donné leurs chevaux, leurs vaches, les outils de ferme – tout, et dans cette année de famine absolument tout a disparu. A la maison on arrive toujours, tant bien que mal, à nourrir une vache. Mais là toutes les vaches étaient réunies, et on n’avait pas amené de fourrage pour elles. Alors les vaches et encore plus les chevaux, mouraient en masse. » (Idem, page 244)

Sabotage ?… Destruction de l’outil de production détenu par les kolkhozes ?… Par qui ?… Avec quelle motivation ?…
« Les chevaux tombaient sans arrêt – tellement ils étaient faibles à cause de la famine. » (Idem, page 244)

La famine… Rien que la famine ?…
Mais voici un témoignage qui va immédiatement nous en dire beaucoup plus.
Il émane de 
Iakiv Mytrofanovytch Demtchenko qui avait 22 ans en 1933. Pédagogue dès cette époque, il avait revu  en 1988 – un an avant l’enquête – son ami d’enfance, Mykhaïlo Zemliany, qui lui avait rapporté tout ce qui va suivre…
« La liquidation du koulak en tant que classe a été le premier signe d’un grand malheur. Mon père s’est retrouvé dans cette catégorie, non par les biens qu’il possédait mais par sa nature trop indépendante. » (idem, page 245)

communiste

Arrêtons-nous un instant : cette « liquidation du koulak en tant que classe » ne concerne évidemment pas la personne même du paysan. Elle se limite à interdire, à quiconque, l’exploitation de tout être humain, quel qu’il soit. Evidemment, voilà qui n’est pas nécessairement du goût de tout le monde… Pas nécessairement des seuls koulaks… Mais aussi de toute personne qui se range du côté de la perpétuation de l’exploitation de l’être humain par l’être humain en affrontant, par tous les moyens possibles – y compris le sabotage -, l’instauration d’une production collectivisée…

Reprenons le fil des propos de Mykhaïlo Zemliany :
« Au village il y avait de vrais koulaks, qui louaient leurs terres et embauchaient de la main-d’oeuvre, des gens comme les Troubtchan, Mohyla, Zaderak, Housak, Lebid. Ils n’étaient pas plus de cinquante foyers. Mais on exila près de trois cents familles, parmi lesquelles celles de mon père. » (Idem, page 246)
« […] dans les autres villages et hameaux avaient été créées des artels, les vaches, les cochons et la basse-cour restaient propriété des gens. Tandis que chez nous, comme je l’ai déjà dit, dès les premières années du pouvoir soviétique avait été créée une commune, et maintenant tout le village l’avait rejointe contraint et forcé, tout le bétail, la volaille, l’outillage agricole et le fond de semences avaient été mis en commun. De ce fait la population du village a accueilli l’année 1933 les granges et les mains vides. » (Idem, pages 246-247)
« Ils n’ont pas reçu de réponse, alors apeurés les gens se sont agités : ils prenaient tout ce qu’ils pouvaient prendre. Le maïs, la pomme de terre, la betterave. Mais ça n’a pas duré ; quelqu’un le rapporta en haut lieu, et une surveillance sévère et des fouilles ont été organisées dans les champs, quelques-uns ont même été arrêtés. Alors les gens ont pensé à ramasser les épis, disant que ça n’appartenait à personne, pas uniquement les adultes, mais aussi les enfants, qui n’allaient plus à l’école, mais aux champs ramasser des épis. Mais le « pouvoir » a interdit ça aussi, et ceux qui n’obéissaient pas étaient désormais jugés pour avoir ramassé des épis comme si c’était un grave crime d’Etat. Ils étaient jugés sur place, dans les champs et le verdict suivait une règle inventée par les activistes : un an de prison pour chaque kilogramme d’épis. » (Idem, page 247)

Ainsi, le sabotage est-il ici avoué et assumé !…
Et c’est un partisan de ce type de terrorisme qui affirme une pareille démesure dans la sanction !… Lui ferons-nous crédit ? Le régime « stalinien » aura-t-il été aussi brutal qu’on ne cesse de nous le dire ?… Ah, bien sûr, s’il y a eu quatre millions de morts de faim dans l’Ukraine de 1933, il n’y a plus rien à discuter… Mais, est-ce bien là la vérité ?

Michel J. Cuny

Clic suivant : Ukraine 1930-1933 : entre le vol des instruments de production et la guerre de classes

 


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