Ukraine 1930-1933 : entre le vol des instruments de production et la guerre de classes

Nous continuons la lecture des témoignages fournis par Georges Sokoloff sur la famine ukrainienne de 1933… Voici le soixante-dixième…

Maria Debry avait 24 ans en 1933. Rien ne mérite d’être retenu, ici, de ce qu’elle rapporte.

Yakiv Mytrofanovytch Demtchenko avait 22 ans en 1933 :
« Sur le chemin entre mon village (Novopavlivka) et Mejiïv, j’ai rencontré une personne qui a pu me donner une explication à cette famine tragique de notre histoire. Il s’agit de Tchornoknyjny Fedir Nesterovytch, né en 1901, tractoriste de son état. » (Idem, page 249)

[Celui-ci déclare s’être entretenu, un jour, avec Yakymenko, secrétaire du conseil communal :]
 » Lui [Yakymenko] me dit qu’il se rendait justement au Comité exécutif de district, sur convocation de ce dernier, avec les listes des victimes que ce Comité lui avait demandé d’établir.
– Y a-t-il beaucoup de ces pauvres malheureux qui y ont laissé leur peau ?
– 620 personnes, m’a-t-il répondu, c’est-à-dire la moitié du village... » (Idem, page 249)

Nous le constatons avec un certain étonnement, pour déterminer le nombre de victimes (de Staline ?), on s’en remet ici à l’histoire de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours !

Ivan Tymofiiovytch Alekseïenko avait 15 ans en 1933 :
« Au printemps 1932 les gens n’ont pas du tout reçu de grains. Après les moissons, nous, les garçons, allions au champ ramasser des épis. Les adultes qui faisaient cela écopaient de 5 ans de prison, nous nous disions qu’à nous il ne serait rien fait, pourvu que le féroce gardien à cheval, avec son fouet, ne passe pas juste à ce moment…

lutteurs

Bien sûr, il s’agit des épis appartenant à la collectivité kolkhozienne… qu’il s’agit de faire passer du côté des défenseurs acharnés de la libre entreprise…

« Le village reçut un quota de familles à « dékoulakiser ». Notre famille se retrouva du nombre. » (Idem, page 251)
« Lorsque toute la famille commença à enfler, j’emmenais ma tante avec deux de ses enfants à Altchevsk, chez mon oncle. Sur le chemin j’ai vu sur la route qui menait au silo des gens ramper en recherchant dans la poussière des graines qu’eux seuls voyaient. Certains tombaient là, raides morts, on les traînait sur le bas côté et l’on n’y faisait plus attention... » (Idem, page 252)
« Les propriétés dans notre village étaient grandes, si l’on avait permis de planter près de la maison la famine n’aurait pas été si terrible. Mais c’était sévèrement interdit : il n’était permis de travailler que pour le kolkhoze. » (Idem, page 252)

C’est-à-dire qu’il était interdit de garder par-devers soi le grain dû au titre des impôts ou d’accaparer une part quelconque de la production kolkhozienne pour développer son propre système de moyens de production. La libre entreprise devait disparaître totalement.

Maria Loukianivna Konontchouk avait environ 13 ans en 1933 :
« J’avais 12 ans quand mon père a donné tout ce qu’il possédait au kolkhoze, et lui-même s’en est allé travailler à la mine Artem, pour nourrir et éduquer ses huit enfants. Maman et Pavlyk, qu’elle allaitait, commencèrent les premiers à enfler (les jambes comme des bûches, le ventre comme un tambour). » (Idem, page 253)
« Beaucoup de gens mouraient. On enterrait les cadavres sans cercueil. J’ai vu un cadavre qui « n’entrait pas » et on le découpait (c’était le bras gauche, il se soulevait sans arrêt). Je revois toujours ce bras qui se relève. » (Idem, page 254)

Ivan Antonovytch Dreïev était écolier en 1933. Plus tard, il paraît qu’il sera devenu un véritable idéologue de l’appropriation privée des moyens de production. Voyons ses arguments :
« Chez nous, comme sans doute partout ailleurs, la collectivisation fut conduite de force. On contraignait les paysans par des répressions et sous la menace des armes. Car personne ne voulait entrer dans les kolkhozes volontairement. Personne, ni les riches, ni les pauvres. Ce que je vous dis est vrai. Après que les kolkhozes eurent été créés de la sorte, les paysans se soulevèrent, reprirent leur bétail, leurs outils, la terre. Mais après une nouvelle vague de répressions les kolkhozes furent recréés. Les meilleures exploitations paysannes furent détruites par le pouvoir, les gens viscéralement attachés à la terre furent liquidés, les autres s’enfuirent droit devant eux. Notre village diminua d’un tiers. Sont restés ceux uniquement qui ne pouvaient s’en aller : les familles nombreuses, les invalides, les journaliers qui ne possédaient pas de biens propres et qui espéraient vivre aux dépens de ce qui avait été confisqué chez les riches koulaks. Les paysans furent artificiellement divisés en « classes », la haine semée entre eux. » (Idem, page 255)

Ici, le schéma de la diversification à l’intérieur des situations occupées par les paysans est clair. Même si Antonovytch trouve bon de dire, d’abord, que tout le monde a refusé la collectivisation, la suite montre que les plus pauvres l’ont certainement adoptée très vite… et, selon lui, pour de très mauvaises raisons… N’empêche, cela détruit son premier propos…

Voyons la suite. Elle prend le même chemin…
« Au début, les kolkhoziens possédaient beaucoup de bétail, un outillage agricole diversifié, des bâtiments, des moulins à vent, ils avaient une huilerie et tout ce qui était nécessaire pour la vie rurale. » (Idem, page 255)
« En moins de deux ans tout l’outillage agricole et les bâtiments étaient hors d’usage. Mal soignés, les chevaux crevaient. Il restait très peu de bœufs. La mauvaise gestion était effrayante : partout traînaient des jougs cassés, des colliers de chevaux et des avaloires déchirées, des ridelles brisées ou démontées, l’huilerie brûlée, les moulins – la fierté du village – démontés pour construire des bâtiments agricoles, démantelés et volés plus tard comme bois de chauffage. » (Idem, page 256)

Tout serait donc la faute, une nouvelle fois, des plus pauvres… Il s’agit, pour l’instant, d’une affirmation gratuite. Mais continuons à suivre la démonstration d’Antonovytch
« En 1932, au printemps, tout le grain nous avait été pris, même les semences, de peur sans doute qu’on ne les mange. Ce qui avait poussé dans les potagers suffisait à peine pour tenir jusqu’à la nouvelle année. Voilà comment nous avons accueilli l’année 1933.
Le manque de nourriture s’est fait sentir dès l’automne, mais la véritable famine débuta dans le courant de l’hiver. Les gens compensaient l’absence de nourriture consistante en faisant toutes sortes de nourriture liquide, des espèces de soupes d’herbes pilées, de paille, de tiges et de trognons vides de maïs. En février et mars les gens mouraient comme des mouches, et les survivants tenaient à peine debout. Ils allaient au bureau du kolkhoze, les jambes et les visages enflés, dans l’espoir d’y trouver le salut, d’y être gratifiés ne serait-ce que de quelques miettes de nourriture. Mais cet espoir était vain – l’entrepôt du kolkhoze était vide. » (Idem, page 256)

Donc, selon Antonovytch, ce qui était du côté de la propriété collective avait périclité du fait de l’impéritie de ses responsables et de ses travailleurs…
« Commencèrent alors des vols de bétail domestique. Ni les arrestations, ni les procès ne pouvaient plus arrêter les gens qui luttaient pour survivre. » (Idem, page 256)

D’où un effondrement « moral » complet :
« Dans notre village il y eut beaucoup de cas d’anthropophagie. On mangeait les membres de la famille morts plus tôt, on mangeait ceux que l’on emmenait au cimetière, on ne les enterrait quasiment pas, il n’y avait personne pour creuser les fosses. La mortalité était telle que l’on n’avait parfois pas le temps d’enterrer les morts ; il arrivait qu’ils restent parfois des semaines entières dans les maisons. » (Idem, page 257)
« Mais on mangeait surtout de la charogne. Les bêtes mouraient comme les hommes. Près d’un animal à l’agonie il y avait toujours un attroupement de gens enflés. Personne n’avait la force de les faire partir. Dès que la bête crevait, les gens, comme des sauterelles, se jetaient sur elle, avec des haches, des couteaux, ils la découpaient en morceaux et se dépêchaient de rentrer à la maison, pour nourrir les enfants et se restaurer eux-mêmes. » (Idem, page 257)

Scènes terribles donc, mais qui n’auraient laissé aucune trace écrite…
« Ni dans la presse locale, ni dans la presse centrale il n’était fait mention de la famine : au contraire, les articles des journaux poussaient tous des hourras de victoire, vantant les succès et les acquis de l’agriculture collectivisée. » (Idem, pages 257-258)

Résultat général :
« Il n’existe nulle part de données concernant le nombre des victimes de la famine. Il était interdit de noter dans les actes d’état civil la mention « mort de faim ». La plupart du temps on notait « disparu » ou bien l’on inventait quelque maladie. La plus grande partie des documents ont disparu durant la guerre. Mais voilà de quoi je peux témoigner. En 1934 j’allais à l’école au village voisin. Un jour j’ai compté les maisons vides et les exploitations en ruines, il y en avait une centaine. Si dans chaque maison vivaient au moins quatre personnes, cela fait quatre cents personnes rien que dans notre village. Mais je pense que les victimes étaient plus nombreuses, car il y avait des familles où tous les membres n’étaient pas morts, ces foyers n’étaient pas en ruine et je ne les avais pas comptés. » (Idem, page 258)

Une fois encore, le calcul du nombre des victimes ne dépasse pas l’évaluation « à la louche », et se réalise sans aucun point d’appui dans la réalité… D’une certaine façon, le mystère s’épaissit : inutile, pour nous, de le nier.

Michel J. Cuny

(Pour reprendre cette série d’articles par le début, cliquer ici)

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