La propriété collective dépouillée par les tenants de la propriété privée des moyens de production

C’est donc lorsque nous atteignons le 61ème témoignage (sur 131), que nous découvrons enfin, grâce à Georges Sokoloff, quelques éléments fondamentaux qui vont nous permettre de comprendre l’essentiel des enjeux dont la prétendue famine de 1933 en Ukraine est l’expression figurée.

Dmytro Oleksilovytch Michtchenko avait 12 ans en 1933. Il se présente comme écrivain. Son récit est l’un des plus longs…
« Tout l’automne et l’hiver [1931, vraisemblablement] les conversations allèrent bon train, quelqu’un de malintentionné y avait mis son grain de sel.
– Les gens intelligents reprennent au kolkhoze leurs chevaux, leur cheptel mort, ils veulent être leurs propres maîtres. » (Idem, page 208)

Ce qui veut dire que certains de ceux qui avaient demandé à être intégrés au kolkhoze – pour en partager les activités productives sous responsabilité collective – se ressaisissent, par la force, de leur propriété primitive. Ils retournent donc vers l’appropriation privée des moyens de production. Ne serait-ce qu’une rumeur ? Ou bien, faut-il le croire, et courir le risque d’entrer dans cette démarche parfaitement illégale ?…
« – Vous l’avez vu ou quelqu’un vous l’a raconté ?
– Je ne l’ai pas vu, de mes yeux vu, mais quelqu’un me l’a dit.
– Alors, ne répandez pas de mensonges, si vous ne l’avez pas vu vous-même. C’est pas de la blague, sortir d’un kolkhoze. » (Idem, page 208)
« Finalement, peu avant le printemps, il y eut quelques courageux qui allèrent au kolkhoze et reprirent leurs chevaux, leur cheptel mort, en disant à la direction :
– Nous quittons le collectif, nous allons vivre en individuels. » (Idem, page 208)

Par cheptel mort, il faut entendre les bâtiments agricoles et les instruments mécaniques, par opposition aux animaux. S’agissant d’un assaut réalisé à toute force, quelle pouvait être l’attitude des responsables du kolkhoze ?
« Les directions ne reculaient pas facilement, tentaient de convaincre les excités qu’ils se comportaient de manière déraisonnable. » (Idem, page 208)

Voici à partir de quel type de discours…
« Il y avait là un représentant du pouvoir du district qui leur parla sévèrement. Il ne leur demandait pas pourquoi ils étaient partis du kolkhoze, disant qu’il le savait sans que l’on ait besoin de lui expliquer : cela ne s’est pas fait sans provocateurs, ces sous-koulaks, et même peut-être des résidus de koulaks, qui en silence font un travail de sape. Mais ils ont tort de penser que cela sera sans conséquences. Le pouvoir soviétique est aujourd’hui fort comme jamais, plus d’une fois il a déraciné la contre-révolution, il l’a déracinera une fois de plus. Et ceux qui se laissent embobiner, que la honte soit sur eux. La collectivisation est une mesure étatique sérieuse et il faut la prendre au sérieux. Comment eux, paysans, ne comprennent-ils pas ce que cela veut dire de partir du kolkhoze pendant les semailles ? Ce n’est rien de moins que du sabotage ! » (Idem, page 209)
« Les bonshommes se taisaient. Alors le président du kolkhoze, Harkoucha, a pris la parole. » (Idem, page 209)
« – Le temps que le kolkhoze essaie de vous convaincre, et que vous essayiez de convaincre le kolkhoze, du temps passera, le résultat sera que ni vous ne pourrez semer les champs ce printemps, ni le kolkhoze ne pourra le faire sans vous. Et les conséquences seront désastreuses. Comprenez, personne ne vous laissera passer cela. L’Etat prendra sa part des hectares semés au printemps. Et peut-être prendra-t-il toute la récolte. Avec quoi resterez-vous si ça arrive ? Qu’allez-vous manger, comment allez-vous nourrir vos enfants ? Je vous le demande. » (Idem, page 209)
« Cette lutte dura jusqu’à mi-avril, alors arriva ce que non seulement ceux qui avaient quitté l’artel mais même Harkoucha ne pouvaient imaginer. » (Idem, page 209)
« La réunion [ultérieure] était présidée par Katchour, le responsable du district. » (Idem, page 210)
« – Camarades, nous n’arriverons pas à briser la résistance de la contre-révolution sans montrer nos meilleures qualités : une volonté inébranlable et la fermeté des principes révolutionnaires. Nous avons la directive de dékoulakiser dans votre sloboda [quartier] vingt-cinq exploitations. Décidons collectivement qui parmi les habitants de la sloboda doit être dékoulakisé. » (Idem, page 210)
« – Attends, se leva Harkoucha en premier. Qui a pris cette décision ? Qui a pu l’approuver ? Cela fait longtemps que nous avons dékoulakisé les koulaks et les avons déportés.
– Il faut croire qu’il en reste.
– Comment ça, il en reste ?
– Comme ça. Est-ce qu’il y a une grande différence entre un koulak et un paysan d’aisance moyenne hostile à nous et à notre politique dans les campagnes ? Ces hostiles, mettons-les sur la liste. » (Idem, pages 210-211)

Quelques jours plus tard…
« […] on avait arrêté Harkoucha.
– Pourquoi ? avons-nous demandé.
– Parce qu’il n’a pas voulu dékoulakiser les paysans d’aisance moyenne. Il est allé au district pour démontrer à je ne sais qui que c’était contre la loi, mais il est revenu bredouille. » (Idem, page 211)

tracteur

Pour donner toute sa vigueur à la collectivisation et augmenter la productivité agricole en liaison avec le développement, dans les villes, de la production industrielle, de premières livraisons avaient été effectuées…
« L’automne suivant nous avons eu un tracteur dans la sloboda. » (Idem, page 212)

Or, dans ce contexte d’affrontement violent, de refus de travailler pour le kolkhoze et de retrait des moyens de production qui étaient devenus les siens, certains responsables n’avaient pas hésité à laisser filer une part des moyens de subsistance du côté des émeutiers. Ce à quoi il allait falloir remédier dans les meilleurs délais, sauf à voir l’économie kolkhozienne s’effondrer :
« Le bruit a couru dans la sloboda que tout le blé délivré aux kolkhoziens comme avance sur les journées-travail devait être repris. » (Idem, page 212)
« On avait dit que l’on recevrait deux kilogrammes par journée-travail, et voilà… » (Idem, page 212)
« A la fin des semailles, la direction du kolkhoze réunit une assemblée générale et déclara : […]. » (Idem, page 212)
« – Le kolkhoze n’a pas rempli le plan de livraison de blé à l’Etat, et n’avait donc pas le droit de délivrer du blé pour les journées-travail. » (idem, page 212)

Dmytro Oleksilovytch Michtchenko est lui-même un témoin direct :
« A la maison chacun se demandait comment vivre désormais, comment se sauver et sauver les enfants. Mais ils savaient : celui chez qui l’on trouverait du blé enterré, non seulement serait jugé, mais avec toute sa famille serait jeté hors du village. » (Idem, page 213)
« Chez Mykhal, forgeron (qui faisait en même temps office de meunier), ils fouillèrent avec une attention particulière. » (Idem, page 213)
« […] là, dans le silo assez vaste il y avait de la farine fourragère. » (Idem, page 213)
« La fille de Mykhal éclata en sanglots. Puis elle se précipita dans le silo, et couvrit de son corps la farine fourragère, et hurla à pleins poumons :
– Que faites-vous, bonnes gens ! Nous avons une famille nombreuse – onze âmes ! laissez-nous au moins la farine fourragère… » (Idem, page 214)

C’est que la lutte se réalise également autour de la survie des animaux de travail…
« La famine se faisait de plus en plus sentir. Les chevaux du kolkhoze crevaient les uns après les autres. La nuit les gens faisaient le guet devant les écuries, attendant le prochain butin. Quand la charogne était traînée dehors ils l’entouraient comme des corbeaux, la débitaient en morceaux et la dépouillaient immédiatement. Mais on n’a pas eu l’occasion de se repaître de viande chevaline longtemps, le vétérinaire est venu du district et l’a interdit, disant que les chevaux sont malades de la morve. » (Idem, page 214)

Décidément, ce témoignage-là nous aura ouvert de très vastes horizons.

Michel J. Cuny

 Clic suivant : Quand la lutte des classes touche les moyens de subsistance

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