Cet André Tardieu que Charles de Gaulle n’aurait pas fait que lire « comme tout le monde »

C’est à Nicholas Wahl, spécialiste états-unien de la « Naissance de la Cinquième République » que nous devons de savoir que Charles de Gaulle – comme il le lui avait d’abord confié dès 1961 – avait lu André Tardieu « comme tout le monde », mais c’est également à lui qu’est due l’affirmation selon laquelle la proximité entre la pensée politique de Tardieu et celle du Général était constitutive du « trait d’union principal » permettant de comprendre la provenance doctrinale de la Constitution de 1958.

André Tardieu 2

André Tardieu

D’où l’intérêt d’observer la trajectoire politique d’André Tardieu, l’homme qui aura fait trembler la République le 6 février 1934, alors qu’il se gardait bien de se présenter au côté de ligues d’extrême droite d’abord et avant tout préoccupées de faire le coup de poing sans aucun plan pour le lendemain.

À la différence d’un De Gaulle, André Tardieu n’était pas un aventurier. Il n’avait pas eu à se faire lui-même. Très tôt et comme malgré lui, il aura eu derrière lui des forces considérables, et tout spécialement un personnage dont il saura devenir un ami intime : l’industriel Ernest Mercier. Or, celui-ci emportait avec lui tout un univers que le principal biographe de Tardieu, François Monnet, nous livre ici dans ses figures les plus représentatives des années vingt :
« Les chefs d’industrie du secteur à forte croissance, tels André Citroën pour l’automobile, Ernest Mercier et Auguste Detœuf pour le pétrole et l’électricité, Henry de Peyerimhof et la famille Schneider pour la métallurgie, assistés de financiers dynamiques tel Horace de Finaly, de la Banque de Paris et des Pays-Bas, et soutenus par des publicistes influents, tels Jacques Bardoux, André François-Poncet et Émile Moreaux qui tous animèrent la S.E.I.E.[Société d’études et d’informations économiques], ou encore par le comte de Fels, directeur de la Revue de Paris, aidés, enfin, dans leurs efforts de regroupement par des hommes comme Étienne Clémentel et René Duchemin. Ces chefs d’industrie, la plupart polytechniciens, entendaient émanciper la production française de ses habitudes malthusiennes et rénover les pratiques industrielles selon le modèle américain. » (page 88)

Il faut insister sur le fait que ce modèle américain est effectivement celui du rêve de même nom, mais qu’il porte sur les USA d’avant la crise de 1929…

Et François Monnet y insiste lui aussi, en évoquant une initiative essentielle du soutien principal d’André Tardieu dans cet ensemble des capitaines d’industrie français :
« Particulièrement représentatifs de ce « néocapitalisme » d’inspiration américaine étaient les hommes qui se groupèrent derrière Ernest Mercier, magnat de l’électricité, pour former, en décembre 1925, le mouvement du Redressement français (RF). » (page 89)

Vint enfin le temps de l’adoubement – qui est aussi à peu près celui de la catastrophe du « jeudi noir » à Wall Street :
« À la réunion générale du RF [Rassemblement français] de novembre 1929, peu de temps après la formation du premier cabinet Tardieu, Mercier désigna le nouveau président du Conseil comme « l’homme le plus capable et le plus digne de diriger la nation », apportant au gouvernement le « concours total et enthousiaste » du Redressement français. » (page 94)

Or, un peu auparavant, Ernest Mercier avait eu l’occasion d’engager le futur du Redressement :
« Lorsque, dans un parti quelconque, surgira un homme qui sera plus que nous en état de donner l’impulsion du mouvement, nous serons heureux plus que je ne saurais dire, de lui céder la place que nous occupons aujourd’hui, de marcher derrière lui et de lui apporter notre collaboration sans réserve. » (page 92)

Et déjà, il avait le nom d’André Tardieu au bout de la langue…

Pour situer cet homme dont Clemenceau avait annoncé, dès février 1926, que ce serait « la mission de parler au nom de la France » et dont François Monnet nous dit qu’il « fut en effet le premier homme politique français à se servir de la TSF dans une campagne électorale », il faut encore dire que c’est aux États-Unis pendant la Première guerre mondiale qu’André Tardieu avoue avoir découvert la capacité mobilisatrice du « plus moderne des arts américains, l’art de la publicité ».

Thème qu’il développera dans l’ouvrage qui a publié en 1927 à Paris : Devant l’obstacle – L’Amérique et nous, dont voici trois extraits très significatifs :
« Il s’agit, par des moyens appropriés, d’établir le contact avec le public, de multiplier d’un côté la puissance de pénétration, de l’autre la disposition à se laisser pénétrer. »
« Atteindre l’individu dans ses sentiments intimes sans laisser s’interposer entre ces sentiments et l’appel, qui leur est adressé, le miroir déformant des notions conventionnelles, du parti pris et de l’habitude. Voilà la formule. »
« On plaidera le dossier de la France, comme on lance l’auto Ford et le col Arrow. » (page 129)

La TSF… L’appel… Parler au nom de la France… comme on vend une auto ou une chemise…

Voilà pour la forme générale.

Quant au fond… ne serait-ce pas la Constitution de 1958 ?

Clic suivant : Pour en finir avec la Cinquième République

Michel J. Cuny


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