Vladimir Poutine, légataire universel de l’État ouvrier et paysan

Du 19 au 21 août 1991, différents hauts responsables du gouvernement et de l’administration soviétiques tentent un coup d’État qui vise leur chef, Mikhaïl Gorbatchev, dont il redoute que les mesures qu’il veut continuer à mettre en œuvre ne ruinent définitivement l’URSS.

Est-il possible de déterminer quelle attitude Vladimir Poutine a eue dans cette occasion ? Et ce qu’il en a pensé après coup ? Avant d’entrer dans le vif du sujet, tournons-nous vers Masha Gessen qui nous fournit une formule intéressante :
« La question se pose donc en ces termes : Quelle histoire Vladimir Poutine se raconte-t-il à propos du putsch ? » (Masha Gessen, page 130)

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Reprenons la situation du moment et quelques-unes de ses suites lointaines… Les putschistes avaient constitué un Comité d’État, dont, nous dit Andreï Kozovoï
« […] les membres sont amnistiés en février 1994. » (Kozovoï, page 310)

À ce moment-là, Boris Eltsine, président de la Fédération de Russie, est lui-même en butte à une opposition qui voit, dans cette décision de justice, une victoire pour l’ancienne société soviétique. Or, le temps passant, et ainsi que nous le rapporte le même auteur :
«  L’amnistie vire à la réhabilitation en bonne et due forme en 1999, à l’occasion de l’anniversaire d’Andropov, lorsque Krioutchkov est invité au Kremlin par Poutine» (Kozovoï, page 310)

Qui est donc Krioutchkov ? Qui est donc Andropov ? Quels liens avec Vladimir Poutine ? Poursuivons notre lecture du texte d’Andreï Kozovoï :
«  La réhabilitation de Krioutchkov est l’annonce de la réhabilitation d’une institution, le KGB, et d’un homme, Andropov : désormais, le « tchékiste » (agent des services secrets) est présenté comme le sauveur de l’État russe, ni plus ni moins. Et les archives du KGB sont redevenues inaccessibles… » (Kozovoï, page 310)

Le « tchékiste« , nom tiré de la Tchéka créée à la fin de 1917 par Lénine, nous renvoie immédiatement au cœur même du bolchevisme… C’est Tania Rachmanova qui nous délivre la suite :
« Le soir de ce 18 décembre [1999], Vladimir Poutine est invité à la fête des services secrets russes. Les héritiers du KGB – le FSB (Service fédéral de sécurité), le SVR (les renseignements extérieurs), le FAPSI (Service fédéral d’information et de communications gouvernementales) et la direction des programmes spéciaux du président – fêtent la « Journée des travailleurs des services de sécurité » ; c’est le nom que Boris Eltsine avait donné à la « Journée du tchékiste », célébrée le 20 décembre en référence au jour de la création officielle par Felix Dzerjinski de la Tcheka le 20 décembre 1917. La soirée se tient le samedi qui précède la fête ; cette année, c’est le 18. » (Tania Rachmanova, pages 141-142)

La suite des événements n’est pas moins étonnante. Il s’agit même d’une révélation qui permet d’éclairer l’ensemble de la démarche Vladimir Poutine dans les années suivantes. Il est ici en service commandé… au nom d’une structure de base de l’ancienne Union soviétique. C’est bien lui qui s’exprime en sa qualité de Premier ministre d’un gouvernement pourtant encore placé sous l’autorité du président de la Fédération de Russie, Boris Eltsine, qui ne pouvait qu’être tenu informé des étonnants propos que Tania Rachmanova nous rapporte. Il les tient devant les vices-Premiers ministres et quelques ministres, nous dit-elle, tout autant que devant les états-majors des services secrets. Mais aussi de l’homme institutionnellement le plus proche de Boris EltsineAlexandre Volochine, le chef de l’administration présidentielle  :
« « Je voulais vous informer qu’un groupe d’officiers du FSB que vous avez envoyés pour travailler au gouvernement a bien réussi la mission que vous lui aviez confiée », déclare le Premier ministre en souriant. » (Tania Rachmanova, page 142)

Autant dire qu’à ce moment-là, Boris Eltsine est complètement défait. Ses pires adversaires sont désormais bien en place. Il ne lui reste plus qu’à partir au plus vite… Ce qu’il fera soudainement le 31 décembre 1999. Cette fois, le KGB a gagné, et pour longtemps…

Dès ce soir-là, Vladimir Poutine tire un trait sur le passé récent, mais aussi sur l’ensemble de la ligne politique qui a été celle de Mikhaïl Gorbatchev et qui a animé autant la perestroïka [privatisation masquée] que la glasnost [libération de la parole] :
«  La Russie a payé très cher l’illusion qu’on a créée il y a quelques années, selon laquelle nous n’avons pas d’ennemi extérieur. » (Cité par Tania Rachmanova, page 142)

Cette place qui lui a été attribuée dans une continuité politique qui le rattache, comme nous le verrons, à l’ensemble du passé soviétique, et tout particulièrement à l’épopée stalino-léninienne, dépend d’un collectif dont il dit immédiatement le nom. Comme pour le reste, Tania Rachmanova s’en fait l’écho sans peut-être mesurer l’importance de la chose :
« À la fin de son discours triomphal, Poutine conclut, dans un langage rappelant la guerre froide, qu’il est persuadé que les héritiers du KGB seront amenés à jouer un rôle très important dans la défense de la stabilité et de la sécurité du pays. » (Tania Rachmanova, page 142)

Rapportant la même scène, Vladimir Fédorovski appuie sur la problématique de long terme que j’ai déjà évoquée, et qui doit être prise pour un phénomène essentiel pour la Russie d’aujourd’hui :
« Au mois de décembre 1999, Poutine se rendit à la Loubianka, siège emblématique des services secrets, pour célébrer la création de la Tcheka, la police politique de Lénine. » (Fédorovski, page 126)

Alors, Krioutchkov ?… Alors, Andropov ?… Alors, Dzerjinski ?…

Alors, Poutine ?…

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.

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