Vladimir Poutine et la vie tumultueuse du KGB sous Gorbatchev et Eltsine

Est-il possible de situer Vladimir Poutine au beau milieu de cet affrontement de classes qui s’est manifesté au printemps de 1989, c’est-à-dire au temps d’un Mikhaïl Gorbatchev apparemment triomphant ?

Décrivant les comportements alors vivement contrastés des élus au Congrès des députés du peuple de l’URSS, Andreï Kozovoï distingue ceux qui n’admettaient pas le nouveau cours politique imposé par le secrétaire général du Parti, et ceux qui se rangeaient derrière sa perestroïka et sa glasnost. Ainsi que nous l’avons déjà vu, le même auteur aboutissait ensuite à cette formule très parlante :
« L’opposition entre les deux prend des accents de « lutte des classes », les premiers, surtout issus de milieux ouvriers, vouant une haine profonde aux seconds, issus de l’intelligentsia moscovite. » (Kozovoï, La Chute de l’Union soviétique 1982-1991, Éditions Tallandier, 2011, page 189)

S’agissant de l’ensemble de la démarche de ce Gorbatchev qui était alors le véritable maître du Kremlin, Vladimir Fédorovski nous a fourni, lui aussi, un élément très important pour éclairer la suite. Il lui suffisait de citer Mikhaïl Gorbatchev exposant, après coup, une des raisons essentielles de son échec :
« Nous avons voulu garder notre influence sur le parti, oubliant le KGB, ce véritable État dans l’État, l’adversaire le plus dangereux des réformes. » (Fédorovski, Poutine, l’itinéraire secret, Éditions du Rocher 2014, page 51)

Ainsi découvrons-nous un KGB resté fidèle aux ouvriers, et faisant face à cette intelligentsia dont il n’est pas exagéré de dire qu’elle porte un nom générique derrière lequel se rassemble une sorte de classe moyenne naissante… qui ne veut plus du soviétisme.

Et Vladimir Poutine ?…

Sans même en considérer les circonstances précises, nous pouvons en venir à l’un des moments les plus importants de la contre-révolution menée par Mikhaïl Gorbatchev. Désespérés de lui voir porter les plus graves atteintes au système de direction de l’Union soviétique, les dirigeants de l’opposition conservatrice qu’il a appelés à ses côtés pour qu’ils le protègent, autant qu’il leur était possible, de la montée en puissance de Boris Eltsine, décident de mettre un coup d’arrêt à sa propre dérive. Voici ce que nous en dit Vladimir Fédorovski :
« […] le 19 août 1991, un putsch était organisé par une junte qui rassemblait les principaux responsables des institutions considérées comme les piliers du système soviétique : la Défense, l’Intérieur, le KGB, avec le soutien du courant conservateur de la direction du Parti communiste. » (Fédorovski, page 204)

Sans prendre plus de précautions, reconnaissons ici l’expression politique spécifique à la classe ouvrière… et, avec l’aide de Frédéric Pons, interrogeons Vladimir Poutine sur la position qui était la sienne en face d’un pareil sursaut :
« Leur but, sauver l’Union soviétique du chaos, était noble. » (Pons, page 79)

Était-ce n’affirmer qu’une vague sympathie ?

Passons à la suite, pour prendre la mesure de ce qui pourrait s’apparenter à un début de règlement de comptes… Le putsch ayant été très vite stoppé – grâce à l’intervention d’un Boris Eltsine qui ne va guère tarder à se débarrasser de ce Gorbatchev qu’il vient secourir pour d’autant mieux pouvoir triompher de lui -, la rue s’exprime, dès le 22 août 1991, avec une vivacité dont il ne faudrait pas perdre de vue – ainsi que nous y porterait le vocabulaire utilisé par Andreï Kozovoï – qu’elle est tournée contre le « soviétisme » ouvrier et paysan :
« Impatients d’en découdre avec les symboles du régime, les Soviétiques se précipitent place de la Loubianka. Une immense grue vient y démonter la statue de Dzerjinski. » (Kozovoï, page 279)

loubianka

La Loubianka

« Loubianka », « Dzerjinski »… Qu’est-ce à dire ? À quoi, à qui, s’en prend cette classe moyenne qui veut rompre définitivement avec Lénine et Cie ?

Tournons-nous vers Hélène Carrère d’Encausse qui nous en dira un tout petit peu plus :
« Au soir de cette journée de fièvre, la foule s’attaqua à un symbole abhorré du régime soviétique : la statue de Dzerjinski, fondateur de la police politique. Cette statue géante qui trônait au milieu de la Loubianka, place dominée par le siège du KGB, fut abattue dans une atmosphère de liesse incroyable. » (H.D.E., page 251)

Liesse… de l’intelligentsia. C’est également ce qu’il faut entendre derrière ce « collectif » dont use et abuse ici Andreï Kozovoï :
« L’immeuble du KGB est la principale cible de ce défoulement collectif. » (Kozovoï, page 280)

Et deux jours plus tard, le 24 août 1991, ce sera – selon Hélène Carrère d’Encausse – au nouveau maître du Kremlin (d’un Kremlin qui ne régnera bientôt plus que sur la Fédération de Russie) d’enfoncer un clou qu’il faudra quelques temps plus tard aller dégager quelque peu…
« […] Eltsine met aussi sous séquestre les archives du KGB, celles du Parti et tous les moyens de communication dont disposait le KGB sur le territoire russe (liaisons téléphoniques, chiffre, informatique…). » (H.C.E., page 252)
…huit ans, presque jour pour jour (16 août 1999), avant de devoir, piteusement, s’en remettre à Vladimir Poutine pour sauver ce qu’il restera, à ce moment-là, de la Fédération de Russie… et réamorcer un soviétisme de substitution dont nous reparlerons.

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.

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