De Gaulle 1946 : Tout est miné, sauvons-nous !

Comme nous l’avons vu, Charles de Gaulle n’avait dû d’être désigné à la tête du Gouvernement le 13 novembre 1945 qu’à la volonté des socialistes de ne tenir aucun compte de la majorité socialo-communiste obtenue à l’occasion des élections à l’Assemblée constituante le 21 octobre précédent.

À son tour, De Gaulle avait tout fait pour ne laisser, dans son Gouvernement, qu’une place minime aux communistes.

Sa situation n’en était que plus périlleuse… Le 20 janvier 1946, il décide d’y mettre fin en démissionnant. Deux éléments de la lettre qu’il adresse, ce jour-là, au président de l’Assemblée nationale constituante doivent retenir notre attention. Celui-ci, d’abord :
« Si j’ai accepté de demeurer à la tête du Gouvernement après le 13 novembre 1945, c’était à la fois pour répondre à l’appel unanime que l’Assemblée Nationale Constituante m’avait adressé et pour ménager une transition nécessaire. Cette transition est aujourd’hui réalisée. » (Mémoires, III, page 645)

Nous le savons désormais : la transition organisée par Charles de Gaulle a aussitôt exclu le Conseil National de la Résistance. Elle a bloqué l’accession des communistes – grâce à l’appui offert par les socialistes à De Gaulle – dans les sphères de pouvoir que leur promettait le suffrage universel en faisant de leur parti le premier parti de France. Ici donc, De Gaulle ne se trompe pas…

Considérons le second point :
« D’autre part, la France, après d’immenses épreuves, n’est plus en situation d’alarme. Certes, maintes souffrances pèsent encore sur le peuple français et de graves problèmes demeurent. Mais la vie même des Français est pour l’essentiel assurée, l’activité économique se relève, nos territoires sont entre nos mains, nous avons repris pied en Indochine, la paix publique n’est pas troublée. » (page 645)

Effectivement, depuis septembre 1945, sur ordre très personnel de Charles de Gaulle, un corps expéditionnaire a été envoyé en Indochine. La France a montré, sans consultation de qui que ce soit et sans fixer le moindre but à son recours aux armes contre un pays qui venait de se proclamer république, qu’elle est disposée à entrer en guerre pour reconquérir une place que plus personne ne lui reconnaît. Au bout de ce processus, il y aura la défaite définitive de Diên Biên Phu, le 7 mai 1954, et, pour l’ensemble de la guerre d’Indochine et du seul côté français : 35 000 tués et 105 000 blessés. Or, le relais ayant bientôt été pris par les États-Uniens, le bilan humain général des deux guerres (Indochine et Vietnam) serait, pour autant qu’il est possible de s’en faire une idée, d’au moins 1.350.000 morts. Voilà De Gaulle, et ce qu’il a su offrir à notre monde.

Mais revenons, un instant, sur la situation intérieure du pays et sur ce passage où il est affirmé que « la vie même des Français est pour l’essentiel assurée, l’activité économique se relève ».

Il ne faudrait tout d’abord pas perdre de vue ce que nous rappelle l’historienne Georgette Elgey à propos de ce qui venait de se passer trois semaines plus tôt :
« Le 28 décembre 1945, la carte de pain, qui avait été supprimée le 1er novembre, est rétablie : les adultes ont droit chaque jour à 300 grammes, ce qui est inférieur à la ration en vigueur avant la suppression des tickets. » (page 30)

Mais il y a beaucoup plus grave, et c’est au fils de Michel Debré, Jean-Louis (actuel président du Conseil Constitutionnel) que nous devons d’avoir connu en 1974, c’est-à-dire avec vingt-huit ans de retard, le contenu de la note remise par Michel Debré au général de Gaulle le 19 janvier 1946, à la veille même de la démission de celui qui estimait que tout allait aussi bien que possible :
« Dans le courant de l’année 1946 et sans doute dès les premiers mois, nous subirons, non pas une crise, mais plusieurs crises.
Une crise de ravitaillement : celle-ci est déjà commencée mais il ne semble pas que l’on puisse trouver autre chose que des solutions provisoires et partielles. La menace existera durant l’année.
Une crise financière : le processus de l’inflation paraît largement commencé. Le Trésor a et aura des difficultés à trouver des souscripteurs et l’État connaîtra une situation difficile pour ne pas dire plus.
Une crise administrative : il n’y a pas eu, dans le courant de l’année, d’amélioration sensible du fonctionnement des administrations centrales et l’orientation qui paraît prise en ce qui concerne l’organisation régionale et départementale amènera plutôt un désordre qu’une amélioration.

Une crise économique : celle-ci sera sans doute à la fois moins visible et plus profonde. Elle vient, à mon sens, du fait que ni l’agriculture ni l’industrie ne sont en mesure de profiter de la reprise du commerce international.
Une crise sociale : on peut tout craindre d’une nouvelle hausse des salaires et des prix – et cette hausse n’est pas impossible. » (Jean-Louis Debré, Les idées constitutionnelles du général de Gaulle, page 408)

Mais De Gaulle s’en allait-il vraiment ?

Michel J. Cuny

(Ce texte est tiré de l’ouvrage électronique « Pour en finir avec la Cinquième République – Histoire de l’étouffement du suffrage universel » que j’ai publié il y a quelques mois et que l’on pourra trouver ici.)

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