Rien qu’une petite affaire de signature

Dans la nuit du 17 au 18 juin 1940, le préfet Jean Moulin est gentiment occupé à se trancher la gorge : il ne s’agit pour lui que d’interdire à sa main d’apposer une signature au bas du document ignoble préparé par l’ennemi allemand. Cette main, pour autant qu’elle est encore dans la dépendance d’une volonté dont il s’est mis à redouter qu’elle ne plie sous la force des coups, doit obtenir de n’être plus que l’appendice inutile d’un irresponsable cadavre.

Monument Jean Moulin

Encore cela aurait-il été signé pour toujours : Jean Moulin, préfet de l’Eure-et-Loir.

Un peu moins de trois ans plus tard, remâchant sa haine pour ce misérable ancien chef de cabinet de Pierre Cot (ministre de l’Air du Front populaire) qui, depuis l’autre côté de son bureau, l’obligeait à qualifier de souveraine l’activité du Conseil National de la Résistance, le bonhomme De Gaulle méditait déjà le pire. Il n’est que d’imaginer un instant la situation qui lui était faite, pour s’en convaincre.

Ainsi, que vaut donc la signature d’un De Gaulle ? Rien, puisque lui-même aura pu reprendre sa parole – à peine Jean Moulin aura-t-il tourné le dos – en sonnant le réseau PassyBénouvilleGroussard et, treize ans plus tard, en caviardant, dans ses « Mémoires« , le texte fondateur qu’il révélait ainsi avoir orné, en présence de Jean Moulin, d’une signature qui n’était que d’un général félon…

Nous le voyons : la première mort de Jean Moulin aura été signée par la main qu’il aura lui-même portée à sa gorge, quand la seconde l’aura été par un individu incapable de signer quoi que ce soit : ni Algérie, ni Indochine, ni Harkis, ni rien pour autant que l’on veuille bien cesser de s’en remettre à cette Légende qui nous condamne à passer pour des imbéciles… De Gaulle n’a jamais rien assumé.

Laissons donc là cette chiffe molle.

Pour sa part – et s’il faut en croire ce que son ami Pierre Meunier a pu exprimer devant Françoise Petitdemange et moi -, Jean Moulin considérait que sa période de survie par-delà le 17 juin 1940 n’était qu’un supplément gratuit dont il devait tirer un maximum de fruits dans la dimension même de la citoyenneté. Leçon depuis longtemps perdue pour nous, toutes et tous, mais qui nous reconduit à la lettre du cadet Jacques Lacan :
« Pourtant cela qui est en nous et qui nous possède, cela ne peut saillir et triompher tant que lui est lié ce qui le rend impur ; ce n’est rien moins que nous-même – le nous-même haïssable, notre particularité, nos accidents individuels, notre profit.
Un seul mode d’ascétisme me semble devoir parer à cela : broyer nos désirs contre leur objet, faire échouer notre ambition par le désordre même qu’elle engendre en nous. Je veux dire que rien n’est profondément voulu par notre démon, que certains de nos échecs. Jugeons-le à leur taux. »

L’échec de Jean Moulin est total. Il ne reste rien de lui. Rien.

Suite : C’est bien pourquoi Jean Moulin est un héros incomparable

Michel J. Cuny

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