Comment, officier de l’armée soviétique, devient-on l’époux de la petite-fille d’un ancien président des États-Unis ?

Il paraît qu’en Union soviétique, les purges n’ont pas tué tout le monde de la même façon… Prenons l’exemple de l’un de ceux qui auront tenu à laisser un témoignage inoubliable de leurs malheurs, Alexandre Barmine, à qui nous devons l’ouvrage Vingt ans au service de l’URSS (Souvenirs d’un diplomate soviétique), dont la traduction française aura été publiée, dès 1939, chez Albin Michel.

Nous sommes tout d’abord en juin 1937, au beau milieu des désormais célébrissimes « procès de Moscou »… Alexandre Barmine écrit :
« Ce fut le communiqué sur l’arrestation du maréchal Toukhatchevski et des sept généraux rouges les plus illustres, leur mise en jugement à huis clos, leur condamnation immédiate pour haute trahison, leur exécution. » (Alexandre Barmine, Vingt ans au service de l’URSSSouvenirs d’un diplomate soviétique, Albin Michel 1939, page 28.)

Que pouvait-on donc leur reprocher ? Selon Barmine, nul ne le sait, nul ne l’a su… Par contre, il est possible de faire quelques hypothèses, et notre auteur s’y emploie avec une prudence qui ne peut que nous alerter… N’y aurait-il rien de plus précis à évoquer ? Lisons-le, tandis que je souligne les diverses réticences qui ne tardent pas à se manifester, et qui sont autant de sous-entendus :
«  Il était possible que l’on sacrifiât les hommes chargés de faire la politique militaire de la veille, pour couvrir de plus grands responsables, dissimuler des échecs ou donner des gages. À qui ? Peut-être à l’Allemagne même, car à qui profiterait l’affaiblissement de notre armée par la destruction de ses cadres ? » (Idem, pages 29-30)

Que signifie ce langage ?… Que les autorités soviétiques étaient occupées à détruire l’armée soviétique elle-même pour permettre à l’Allemagne hitlérienne de venir la battre et mettre ainsi à terre ce régime soviétique qu’Adolf Hitler déclarait haïr par-dessus tout ?… Ce Staline, décidément ! Quel traître !… Le voici qui s’organise tout simplement pour qu’on puisse très vite venir lui faire la peau !

Voyons la suite des hypothèses émises par le brave Barmine :
« Plus probablement, les généraux massacrés avaient dû élever des objections contre la destruction du parti et ses conséquences incalculables dans l’armée. Poutna et Primakov avaient appartenu à l’opposition en 1927 et été arrêtés en 1936, avec un certain nombre d’autres, pour cette seule raison. Leurs compagnons d’armes avaient pu tenter de les défendre… Quelques mots imprudents, le fait de signer un mémoire au Comité central pouvaient suffire à les perdre. » (Idem, page 30)

Voilà donc des gens qui sont condamnés par des autorités soviétiques qui n’auraient eu pour but que de détruire le parti communiste… alors que, cependant, il nous est bien dit que nous sommes en présence, ici, d’opposants… au parti communiste… qui auraient trouvé des défenseurs dans l’Armée rouge… pour faire quoi… contre le parti lui-même ?…

En tout cas, ayant atteint cet endroit où s’achèvent les à-peu-près qui n’auront pu que nous faire rester sur nos gardes quant à leur signification réelle, nous sommes tout à coup assaillis par une déclaration qui a au moins le mérite de ne plus introduire le moindre doute, même si elle est suivie de points de suspension qui nous laissent à penser que la version française ne nous dit peut-être pas tout :
« Jugés dangereux pour leur « mauvais esprit », Staline les fusillait… » (Idem, page 30.)

Et voici que Staline s’occupe, en quelque sorte, de fusiller les âmes, d’abord et avant tout… Pour un réputé matérialiste, c’est tout de même un peu fort de café !…

La suite, pour autant qu’elle concerne le commissariat aux Affaires étrangères est, apparemment, tout aussi incompréhensible :
« On arrêtait des directeurs, des chefs de bureau. Le bruit courait que Ioureniev, mon ancien chef et ami, ambassadeur à Tokio, nommé à Berlin, avait à Moscou des ennuis suspects, que Rosenberg, naguère chargé d’affaires à Paris, puis secrétaire de la S.D.N., puis ambassadeur à Madrid, avait disparu, que beaucoup d’autres moins connus, étaient emprisonnés. » (Idem, pages 36-37)

Ainsi Alexandre Barmine ne se fait-il pas faute de le souligner :
« Le cauchemar devenait incompréhensible ; mais il s’amplifiait tous les jours. » (Idem, page 37)

En poste à Kalawaki, près d’Athènes, où il est chargé d’affaires pour l’État soviétique, il se prétend embarqué dans de drôles de manœuvres dont il feint de croire qu’il n’en connaît ni les tenants ni les aboutissants :
« J’apprenais ainsi, par un tiers, chose singulière, que je dînais, invité et acceptant à mon insu, chez le capitaine d’un vaisseau soviétique qui venait de jeter l’ancre au Pirée, le Roudzoutak. » (Idem, page 44)

Décidément, Alexandre Barmine veut nous faire séjourner dans un théâtre d’ombres… Et c’est sans doute pour sauver le communisme qu’il en sera venu à présenter son propre dilemme ainsi :
« Où serais-je plus utile enfin, dans une prison stalinienne ou libre dans quelque pays du monde, connaissant beaucoup de vérités, attaché à tout ce que j’avais toujours servi ? » (page 47)

À quoi ces derniers mots faisaient-ils allusion ?

Michel J. Cuny


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