De la direction collégiale de l’État soviétique à la dictature personnelle d’un Gorbatchev sans foi ni loi…

Une première remarque s’impose, selon Andreï Gratchev, l’un des personnages qui auront connu de près toute cette histoire de la destruction de l’Union soviétique. Elle concerne la persistance de l’une des caractéristiques essentielles de la structure de pouvoir mise en place par la dictature du prolétariat ouvrier et paysan : le contrôle exercé en permanence par le Bureau politique – organe collégial – sur les activités du Secrétaire général du Parti communiste :

« Gorbatchev confirme qu’il a continué, en tant que Secrétaire général, à recevoir des directives écrites du Politburo jusqu’à son élection à la Présidence de l’URSS en 1990. La machine tout entière continuait à fonctionner assez souplement jusqu’à l’implosion des fondements politiques internes du Parti-État soviétique au printemps 1990, avec l’abrogation de l’article 6 de la Constitution soviétique attribuant formellement le monopole du pouvoir politique d’État au parti communiste. » (Andreï Gratchev Gorbatchev – Le pari perdu ? De la perestroïka à l’implosion de l’URSS, Armand Colin 2011, page 116.)

S’il importe de remarquer le maintien de la prééminence du Politburo, c’est-à-dire du Bureau politique issu d’un Comité central qui était, lui-même, l’émanation des Congrès du parti communiste, instance souveraine dans l’ensemble de la structure politique du pays de Lénine et de Staline…, c’est pour souligner qu’il y avait bien du chemin à parcourir avant que Mikhaïl Gorbatchev ne puisse véritablement se saisir de la totalité du pouvoir à la façon d’un dictateur qui, au moment même de son succès, finirait par se faire dépouiller aussitôt de toute initiative par un personnage qui, lui, se posait, avec la plus grande lucidité, la question de la destruction nécessaire et pressante du parti communiste, vraie fondation de l’ensemble soviétique : Boris Eltsine.

Pas si facile, pourtant, après l’anéantissement – un peu trop rapidement proclamé pour être véritablement réalisé – de cet instrument extrêmement ramifié dans l’ensemble du pays, de réinstaurer le capitalisme… Il est même désormais possible de penser qu’en agissant de façon aussi brutale, et en croyant rayer d’un seul trait de plume une histoire longue de plusieurs décennies, le successeur de Mikhaïl Gorbatchev n’aura fait que préparer la chute retentissante qui finirait par l’atteindre une petite décennie plus tard…

Mais, dans le champ international, il n’en irait pas de même : dépouillée de tout une partie de ce qu’elle avait été dans la zone eurasiatique, la Russie ne pourrait plus guère que songer à ne pas se trouver ravalée à la condition d’un État de ce que l’on a longtemps appelé : le tiers-monde…

Grâce au témoignage d’Andreï Gratchev, nous allons pouvoir constater que, sur ce terrain également, il faut compter avec le sans-gêne manifesté par Mikhaïl Gorbatchev pour se défaire, sans trop le dire, du passé soviétique et des institutions qui le caractérisaient dans la dimension des responsabilités collectives…

Prenons la question de la réunification de l’Allemagne, à propos de laquelle Andreï Gratchev nous indique tout d’abord ceci :
« Contrairement aux Français et aux Britanniques, les Américains ne s’alarmaient pas du tout de l’émergence possible d’un géant allemand au centre de l’Europe. En revanche, ce qui inquiétait particulièrement Washington était le danger d’une Allemagne « neutralisée » et son retrait éventuel de l’OTAN. » (Idem, page 184)

La suite concerne le secrétaire d’État américain…
« James Baker, lors de sa visite à Moscou le 9 février 1990, parlant au nom de Bush, utilisa deux arguments principaux pour convaincre Gorbatchev de ne pas s’opposer à l’entrée du futur État allemand dans l’OTAN. Premièrement, une Allemagne neutre, non encadrée par l’alliance Atlantique pourrait devenir imprévisible et être tentée un jour de commencer à développer sa propre capacité nucléaire. Deuxièmement, si l’Allemagne unifiée devait intégrer l’Alliance, l’Occident serait disposé à garantir que l’OTAN « n’avancerait pas vers l’Est, ne serait-ce que d’un pouce, sa zone de juridiction ou de présence militaire« . » (Idem, page 184.)

Il est clair, aujourd’hui, que cet engagement n’a pas été tenu… Mais quelle garantie Gorbatchev avait-il prise de ne pas s’avancer bien au-delà des desiderata du Politburo ?… Voici le témoignage d’Andreï Gratchev :

« Gorbatchev n’aurait jamais été en mesure, même s’il l’avait souhaité, d’obtenir du Politburo un mandat pour accepter l’adhésion de l’Allemagne à l’OTAN. En effet, la directive qu’il emmena avec lui au sommet américano-soviétique de Washington, en mai 1990, confirmait l’opposition soviétique à cette issue et obligea Gorbatchev à insister  sur une neutralité de l’Allemagne et un statut de non-aligné. Lors des discussions sur la question allemande qu’il eut le 31 mai avec Bush, Gorbatchev prit la responsabilité d’outrepasser son mandat et d’accepter une formulation stipulant une Allemagne unie, libre d’adhérer à l’alliance de son choix. » (Idem, pages 187-188.)

Continuons à lire ce qui, sous la plume d’un Andreï Gratchev dont il n’est guère possible de faire un porte parole du soviétisme, ce qui tourne peu à peu au réquisitoire :
« Pendant les deux dernières années où Gorbatchev fut au pouvoir, la politique étrangère de la perestroïka, n’étant plus le reflet d’un consensus au sein de la classe politique, devint presque entièrement son fief personnel. » (Idem, page 215)

Et plus le temps de ces deux années se sera écoulé, plus le démolisseur de l’Union soviétique devait se sentir à l’abri de ce que le premier fossoyeur de la réputation de Joseph Staline avait eu lui-même à subir un quart de siècle plus tôt :
« Après avoir été élu Président de l’URSS, le 15 mars 1990, par le congrès des députés du peuple, Gorbatchev, bien que toujours Secrétaire général du Parti et encore obligé de consulter le Politburo sur les questions politiques majeures, ne craignait plus la possibilité d’être démis par ses collègues du Parti, comme cela avait été le cas pour Khrouchtchev en 1964. » (Idem, page 217.)

Au cas où nous aurions encore quelques doutes sur le sens de tout ceci, Andreï Gratchev les balaie rien qu’en nous donnant un avis qui émane du général Starodubov :
« Devenu Président, le Secrétaire général de facto s’est transformé en tsar. Il n’y avait plus personne pour le mettre en cause. » (Idem, page 218.)

Michel J. Cuny


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