Une administration tour à tour courtisée, puis humiliée, voire foulée aux pieds

Toute l’histoire du Médiator pourrait se résumer dans la formule qu’utilisent les profes-seurs Even et Debré pour définir le cadre général des activités de la Commission d’autorisation de mise sur le marché : (page 46)
« […] pour accéder au marché, il suffit d’une probabilité ténue d’efficacité, mais pour en être écarté, il faut une preuve irréfutable de risque. Les intérêts des industriels passent toujours avant ceux des patients. Entrée libre, sortie condamnée. »

Pour ma part, j’ai cru bon d’écrire à la page 148 de l’ouvrage « Une santé aux mains du grand capital – L’alerte du Médiator » (accessible ici:
« Nous voici avertis : la mort d’un médicament, la mort d’un médicament qui a reçu son autorisation de mise sur le marché, c’est une affaire que la loi du marché ne permet pas, à moins que… Le produit, avant même de blesser grièvement ou de tuer, n’aurait-il qu’une utilité nulle – comme Médiator le démontre de façon de plus en plus criante au fur et à mesure du développement de son histoire –, il ne peut sortir sa grosse patte de l’extraordinaire trésor de guerre que constitue pour lui la Sécurité sociale qu’après que du sang soit venu la recouvrir, et pas qu’un peu. Nous en sommes effectivement venus à comptabiliser les morts et les blessés graves… »

S’agit-il de vouloir modifier la position d’un médicament par rapport au taux de remboursement qui lui a été attribué que, comme l’écrivent Philippe Even et Bernard Debré,
« le Conseil d’État s’en mêle : les ministres n’ont pas apporté la preuve de l’inefficacité de ces médicaments ». (page 46)

En conséquence de quoi, l’Administration va devoir indemniser le laboratoire concerné comme cela a pu par exemple avoir lieu quand est survenue cette décision du Conseil d’État qui, ainsi que nos deux auteurs le rapportent, a obligé
« l’État à réintroduire le Ketum qu’il venait d’interdire et condamne l’AFSSAPS [Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé] à indemniser le laboratoire Menarini (dont on apprendra ensuite, preuves en main, qu’il a menti sur tous les points), et le Ketum est toujours sur le marché, continuant d’entraîner au soleil des brûlures très graves, spécialement chez enfant ». (page 46)

Comme chacun sait : la loi du marché est dure, mais c’est la loi. Et on ne voit certainement pas pourquoi elle ne devrait pas s’appliquer dans toute sa rigueur aux enfants eux-mêmes. 

Or, comme par chance, nous avons décidément échappé à l’emprise des bolcheviks, nous pouvons constater avec les professeurs Even et Debré – chantres de la nécessité impérieuse dans laquelle nous sommes de réserver la sphère du médicament au secteur privé, et par conséquent de couper la tête à toute politique de santé publique – que : (page 47)
« le laxisme de l’État laisse l’industrie libre de définir de facto les priorités de santé publique, en décidant seule des marchés à créer ou à accroître, en fonction de ses intérêts et libre de multiplier les produits prétendument nouveaux, qui, marketing aidant, poussent les médecins à les prescrire et les patients à les demander. »   

Mais l’État lui-même n’est-il pas le garant des intérêts de… la bourgeoisie… Oh, le gros mot !… Faisons comme si nous ne l’avions pas lu. Et feignons de partager cette naïveté qui nous fend le cœur à la voir pratiquée par ces deux  messieurs d’un certain âge : (page 47)
« Premiers responsables, l’inertie de l’État et l’incompétence, l’incapacité, l’irresponsabilité de ses agences fusibles, autonomes, mais non décisionnelles, crées par l’État pour dégager sa responsabilité directe et qui admettent et laissent sur le marché 40% de spécialités inutiles et 25% à risque, et en remboursent les trois quarts. »

C’est donc bien le capital qui commande. Appelons-le l’ »industrie », et enfonçons le clou de sa suprématie, puisque la voici
« […] qui parvient à faire admettre chaque année 100 pseudo-nouvelles molécules de plus, dont 95 ne sont que des copies ou de simples associations inutiles ou « présentations nouvelles » de molécules anciennes, et dont seulement 0 à 3 (0 à 3 sur 100 !) sont jugées importantes par la CTHAS [Commission de Transparence de la Haute Autorité de Santé] ou Prescrire ». (pages 46-47)

Oui… Mais puisqu’on vous dit et vous répète qu’il s’agit d’innovations médicamenteuses… Innovation, pour le marché, voilà le grand mot lâché… Seriez-vous contre le progrès technologique ? Seriez-vous contre la concurrence ? Seriez-vous contre cette lutte à mort entre les différents capitaux qui passe par la destruction des outils de production les plus anciens ? Seriez-vous contre toutes les tentatives désespérées de rétablir les taux de profit à la dérive ?

Alors, sacrifiez tout à la valeur d’échange : hommes, femmes, enfants et vieillards !… Entrez la tête haute dans le grand jeu de l’innovation à tout prix !…

La valeur d’usage ? Les améliorations thérapeutiques ? Une véritable politique de santé publique ?… No pasarán.

Michel J. Cuny


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