De la valeur d’échange au prix du médicament : création et captation de la rente

Comme à leur habitude, lorsque les professeurs Even et Debré abordent la question du prix des médicaments et du pourcentage de remboursement qui est accordé à ceux-ci, ils y vont franco de port et d’emballage, sans pour autant avoir tout à fait tort. Bien au contraire. Lisons-les : (page 55)
« Le système français d’évaluation et de fixation des prix des médicaments marche très volontairement très mal, au service des industriels et non des patients et des finances publiques, aussi bien pour les prix que pour la fixation des taux de remboursement. »

« Très volontairement très mal »… En veut-on davantage ? Essayons.

Pour cela, admettons qu’il soit possible, sans trop de dégâts pour l’analyse, de ranger les finances publiques du côté des patients – au titre, par exemple, du bon fonctionnement des services publics ou d’une redistribution équitable des richesses produites, etc. Nous retrouvons alors l’opposition entre le souci qui anime l’activité de production des industriels : la valeur d’échange, et celui qui concerne l’utilisation satisfaisante des biens produits sous la forme de leur valeur d’usage (les soins eux-mêmes, et les remboursements qui évitent une détérioration des autres composantes de notre vie quotidienne, etc.)

En mode capitaliste de production (centralisation de la valeur d’échange), il serait contradictoire de ne pas placer cette valeur d’échange en position dominante relativement à la valeur d’usage (on range cela sous la formule générale et mieux connue d’exploitation de l’être humain par l’être humain).

Il est cependant nécessaire de le faire, pour cette belle et bonne raison qu’il existe un mécanisme intégré à toute société de classe (exploitation des uns par les autres, redisons-le) : une idéologie dominante, dont le rôle est précisément de faire disparaître la perception de la loi fondamentale… de l’exploitation.

En orientant l’ensemble de la vie sociale pour lui faire produire un maximum de valeur d’échange dont le flux va venir alimenter les « décisions des décideurs », le mode capitaliste de production définit les modalités d’usage et d’usure de nos vies : il les exploite. À l’exploitation économique s’ajoute donc toute une série de champs notionnels qui doivent l’animer, la dynamiser, la contrôler, la garantir, la pérenniser en la transformant, et nous raconter l’histoire, la géographie, la littérature, et nous dire ce qu’est l’amour, etc. Tout sauf Dieu qui, avec la monarchie de droit divin, a fini par être jeté hors de cette infernale quadrature du cercle, la laissant au Diable, peut-on penser.

C’est dans ce contexte global particulièrement réfrigérant qu’il faut interroger le fracassant « très volontairement très mal » (notez qu’il désigne un phénomène tout à fait criminel, hein !) de nos deux révolutionnaires apprentis-sorciers qui poursuivent : (page 55)
« Les prix échappent à peu près complètement à la puissance publique et sont imposés par les firmes, sur la base des prix qu’elles décident unilatéralement, sans contrôle, aux États-Unis et désormais dans la plupart des pays européens, du moins pour les médicaments efficaces des classes E1 à E3 et parfois E4, qui sont des médicaments de diffusion internationale […]. »

Voilà pour le cadre général : celui du capitalisme à dominante anglo-saxonne. Il n’est pas là non plus pour faire plaisir à la valeur d’usage… Sauf à celle qui décide de sa force : ses bases militaires et l’armement qu’il y rassemble. Mais c’est une autre histoire. Restons-en donc à notre belle et bonne santé,  pour autant qu’elle dépend du médicament,  qui lui-même dépend de son prix, qui lui-même produit… une rente. À suivre.

Michel J. Cuny


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