Le loto généralisé de l’industrie pharmaceutique internationale

« Réaliser le plus rapidement possible les bénéfices les plus élevés possible », c’est bien le rêve que poursuit toute spéculation à caractère financier. Un rêve qui s’inscrit dans l’agréable fiction selon laquelle l’argent pourrait, par lui-même, engendrer de l’argent. Ce qui est effectivement un tour de magie qui se vérifie tous les jours, et d’un bout à l’autre d’un pays comme la France, à travers cette belle institution qu’est « La Française des jeux ».

Peut-être aurons-nous prochainement l’occasion de montrer de façon plus précise qu’en ce qui la concerne, l’industrie pharmaceutique n’est pas très éloignée de jouer elle aussi l’essentiel de sa fortune dans un jeu de loto de dimension planétaire… Ce qui serait encore plus clair en ce qui concerne le cas de Sanofi sur le seul territoire français.

Tentons cependant, ici, de fournir quelques jalons.

Comme chacun sait, le loto exige l’intervention d’un financement étendu à l’échelle d’une population. Les gains de rares quelques-uns sont le fruit des investissements du plus grand nombre, tandis que l’État est le seul vrai vainqueur.

Pour assurer le jeu de loto qui a insufflé la vie puis un très sérieux développement à Sanofi, il est revenu aux cotisantes et cotisants de la Sécurité sociale de jouer le grand jeu (obligatoire) qui sert de garantie en dernier ressort à tous les risques courus par les différentes tentatives médicales que sont les médicaments eux-mêmes, tentatives sur lesquelles il plaît aujourd’hui à Chris Viehbacher de miser pour demain et après-demain.

Voilà pour le courant de fond de ce long fleuve tranquille qu’est Sanofi depuis sa création en 1973. Les remous ne sont qu’affaire de surface, puisque les équilibres plus ou moins homéostatiques dont cette multinationale bénéficie plus que toute autre société française de dimension internationale lui ont été jusqu’à présent garantis par le ministère de l’Économie et des Finances, par le caractère très bonasse des diverses Agences qui gravitent autour du médicament, par la porosité du corps médical aux influences plus ou moins corruptrices qui irriguent sa pratique quotidienne, etc. Bref, ce loto-là est gagnant-gagnant, année après année, pour les heureux actionnaires de ce qui est tout bonnement la fille aînée – première capitalisation boursière – du capitalisme français, actionnaires parmi lesquels figurent – ou ont longtemps figuré : Total et L’Oréal.

Revenons maintenant à messieurs Philippe Even et Bernard Debré, mais aussi à l’ensemble des entreprises pharmaceutiques qui s’organisent, selon eux, à travers le monde entier pour « réaliser le plus rapidement possible les bénéfices les plus élevés possible » : (pages 110-111)
« Leur moyen d’y parvenir est la commercialisation du plus grand nombre possible de médi-caments pour des marchés les plus vastes possible et pour des traitements les plus longs possible, grâce au marketing et au lobbying de toutes les instances administratives, médicales et politiques de régulation accessibles à leurs séductions. »

Remarquons, au passage, cette belle valse des « possibles ». Ce qui nous enchante, c’est que tous les possibles de la terre sont susceptibles d’être intégrés dans une loterie. Et puis, la loterie elle-même peut se dédoubler d’une bien curieuse façon lorsqu’elle porte, en particulier, sur des titres de propriété.

Les actions peuvent en effet être achetées puis revendues. Dans ce cas de figure, mieux vaut les acheter au plus bas en espérant les re-vendre au plus haut : c’est à l’issue des deux opérations que le solde se révélera ou positif ou négatif ou nul. Mais ne jamais perdre de vue qu’une action peut être d’abord vendue à terme (à un prix et dans un délai fixés) et achetée plus tard (au prix qu’elle a atteint à ce moment précis) : il vaut mieux, dans ce cas, qu’elle ait perdu le plus de valeur boursière qu’il est possible.

Comme on le voit, ce loto est bien mieux organisé que l’autre, celui de papi et mami.

Si donc nous avons l’intuition qu’il y a dans le panier à « champignons » de Sanofi un Médiator mille fois plus dangereux que celui que nous ne connaissons que trop bien, et donc un Médiator dont nous imaginons qu’il va engendrer une catastrophe planétaire avant la fin de 2013, il nous faut courir le risque de ce possible, en vendant à terme et dès que possible (au prix d’aujourd’hui et pour livraison à la date correspondante de décembre 2013, par exemple) autant d’actions Sanofi que notre imagination peut en compter.

C’est aussi à ce moment qu’il ne faut pas perdre le nord : il est encore possible (et recommandé) de se renseigner sur la possible existence de produits financiers dérivés qui, moyennant le règlement d’une prime (d’autant plus forte que le risque pris est important), garantira une part des sommes engagées si Médiator II finit par se révéler, avant fin 2013, comme n’étant pas le criminel attendu.

Voilà donc quelques-uns des charmes de l’économie du risque… Elle permet à certains (Voltaire en comptait environ 500 dans l’Europe de son temps, dont lui-même) de rêver aux pires catastrophes humaines (chez lui, il s’agissait des guerres européennes dont il a été l’un des plus redoutables promoteurs) pour autant qu’elles leur promettent de voir fondre sur eux une extraordinaire pluie d’or.  

Aujourd’hui, l’éventuel effondrement de telle ou telle composante du marché du médicament fait partie des joyeusetés de la table de jeu monumentale installée par la finance internationale. Rien de nouveau sous le soleil, nous répond la Grèce d’aujourd’hui.

Michel J. Cuny

L’ouvrage « Voltaire – L’or au prix du sang » que j’ai publié  en 2009 aux Editions Paroles Vives est disponible ici.


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