Mikhaïl Gorbatchev (1985-1986) : de trahisons en trahisons…

Si, en 1984, Margaret Thatcher s’était aussitôt précipitée aux États-Unis pour faire savoir à Ronald Reagan tout le bien qu’elle pensait de ce Mikhaïl Gorbatchev – encore un inconnu sur la scène internationale – qu’elle venait de recevoir très discrètement à Londres, qu’allait-il résulter de la première rencontre du même avec le président des États-Unis ? Pour sa part, celui qui est devenu, entre-temps, secrétaire général du Comité central du P.C.U.S. ne peut s’empêcher de manifester une certaine impatience :
« Après d’assez longues négociations, nos services respectifs convinrent que nous nous rencontrerions, Reagan et moi, à Genève pendant l’automne 1985. » (Gorbatchev, page 506)

Ronald Reagan         –         Mikhaïl Gorbatchev

Mais c’est pour très vite déchanter dès le lendemain de la rencontre tant attendue :
« L’encre du communiqué commun de Genève n’était pas encore sèche, et voilà que l’autre partie refusait brutalement d’assumer ses engagements. » (Gorbatchev, page 518)

Pour sa part, Andreï Gratchev nous montre qu’en aucun cas les avances plus ou moins criantes que le nouveau maître du Kremlin prétendait faire, sur le plan extérieur, aux Occidentaux, ne convainquaient ceux-ci de relâcher la pression sur la vie quotidienne des Soviétiques :
« Afin d’affaiblir la situation économique de l’URSS, dont les recettes budgétaires dépendaient traditionnellement de l’exportation des hydrocarbures, les Américains ont obtenu de leurs amis saoudiens qu’ils augmentent considérablement la vente de pétrole sur le marché mondial, ce qui a provoqué la chute dramatique du prix du baril, poussant l’économie soviétique (déjà fragilisée par le début des réformes gorbatchéviennes) vers une chute libre. » (Gratchev, page 103)

Comme on le voit, les deux politiques se rejoignaient déjà… dans un impact qui ne devait cessé de s’exercer qu’après que Boris Eltsine aurait lâché les rênes, le 31 décembre 1999, au profit de Vladimir Poutine

Pour le Mikhaïl Gorbatchev de 1985-1986, il n’y a en tout cas aucune raison de s’inquiéter, ni d’envisager quelque révision que ce fût de la ligne qu’il a décidé de suivre…
« Je parvins finalement à la conclusion qu’il s’agissait d’une tentative pour nous provoquer, nous détourner du nouveau cours que nous poursuivions depuis avril 1985 et nous faire reprendre la politique d’affrontement. » (Gorbatchev, page 518)

Et pourtant, hormis dans la dimension économique, les États-Uniens ne négligeaient pas de commencer à faire parler la poudre… C’est tout d’abord Andreï Gratchev qui nous le dit :
« Puis vint la décision du gouvernement américain, prise sans l’accord du Conseil de sécurité de l’ONU, de bombarder Tripoli, en représailles à l’implication du Président libyen Kadhafi dans l’explosion d’un Boeing de ligne au-dessus de Lockerbie. Les deux incidents provoquèrent des débats passionnés au sein du Politburo. » (Gravtchev, page 103)

Ce qui veut dire que Mikhaïl Gorbatchev est rudement critiqué, mais qu’il n’a d’autre souci que de passer en force en saisissant toutes les occasions qui lui seront offertes d’éliminer de la direction du parti communiste ceux qui refuseraient de plier davantage le genoux devant les chers amis occidentaux. En tout cas, pour Gratchev, il n’y a aucun doute à entretenir :
« C’est probablement à ce moment-là que Gorbatchev commença à réaliser qu’il serait obligé de payer un prix plus élevé pour vaincre le scepticisme occidental. » (Gratchev, page 104)

Ainsi fallait-il se persuader que, de son point de vue, la coupe était loin d’être pleine… Et pourtant que de couleuvres déjà avalées ainsi que lui-même se plaît à le rappeler à la population de Togliatti dans la région de Samara :
« Lors d’un discours prononcé dans cette ville, j’expliquai que, peu après le sommet de Genève, les États-Unis avaient connu un regain d’antisoviétisme avec une campagne d’insinuations et d’insultes en tout genre. Washington avait exigé une réduction de 40 % du personnel diplomatique soviétique à New York. Le Pentagone avait autorisé une escadre de la marine américaine à croiser dans la mer Noire, au large des côtes de la Crimée. Les États-Unis avaient également lancé une attaque contre la Libye pour démontrer leur puissance et l’impunité dont ils bénéficiaient. Et le dernier jour du moratoire unilatéral sur les essais nucléaires souterrains proclamé par l’URSS, les Américains avaient procédé à une puissante explosion dans le désert du Nevada, ce qui était une provocation évidente. » (Gorbatchev, page 519)

Dont il ne fallait, évidemment, tenir aucun compte…

Par contre, autre chose devait servir de bonne leçon à tous les adversaires de la perestroïka et de la glasnost… Nous voici en 1986 :
« Le 26 avril, un des réacteurs nucléaires de la centrale de Tchernobyl explosa. » (Gratchev, pages 105-106)

Avant de voir ce que dissimule cette affaire aussitôt montée en épingles pour éreinter l’Union soviétique devenue soudainement bien plus criminelle que les États-Unis eux-mêmes, retenons ce que rapporte Andreï Gratchev qui a connu tout cela de très près :
« On peut dire que Tchernobyl traça une frontière entre deux Gorbatchev : celui d’avant et celui d’après le 26 avril. » (Gratchev, page 106)

En effet, c’est la glasnost (qu’il faut traduire ici par : libération de la parole) qui aura reçu ce que l’on peut appeler ses lettres de bassesse… sur quoi il nous faudra revenir en détail…

Mais Tchernobyl vaudra également pour autre chose que nous indique déjà le fidèle Gratchev :
« C’est dans ce contexte que fut conçue l’idée du sommet de Reykjavik. » (Gratchev, page 107)

Le cadre collectif avait produit les éléments de conduite nécessaires à suivre par celui qui était censé n’être que son représentant. En effet, rien n’avait encore cédé définitivement au sein du pouvoir soviétique. Mikhaïl Gorbatchev n’était pas encore le tsar :
« Selon les directives du Politburo, il devait, en cas d’échec d’un accord, en faire porter publiquement la responsabilité aux États-Unis, en tirant de cette impasse un maximum d’effets de propagande. » (Gratchev, page 110)

Et voilà que nous trouvons, sous la plume d’Andreï Gratchev, une indication de ce dont Mikhaïl Gorbatchev était réellement porteur par-devers soi :
« […] le premier pas dans la mise en application de la « nouvelle pensée », fut son refus d’exploiter politiquement le rejet de ses propositions par les Américains et de l’utiliser à des fins de propagande, ignorant ainsi, de facto, le mandat amené de Moscou. » (Gratchev, page 111)

Au-delà des beaux discours qu’il pouvait tenir, et au-delà des devoirs de sa charge, il y avait son libre-arbitre d’apprenti-dictateur… La « nouvelle pensée », c’est l’arrière-pensée, la pensée de derrière, la pensée de la trahison…

Laissons-le nous le dire lui-même à propos de Reykjavik :
« Nous arrivâmes en Islande dans l’après-midi du 10 octobre 1986. » (Gorbatchev, page 523)

Comme toujours, il se voit d’abord gagnant :
« Un pas nous séparait de la réussite, mais l’IDS [la « guerre des étoiles »] bloquait tout. » (Gorbatchev, page 526)
« Il me restait une quarantaine de minutes avant la conférence de presse qui était prévue. » (Gorbatchev, page 527)

C’est tout le temps qu’il lui faut pour se demander si le moment est venu de mettre à l’épreuve sa chère « nouvelle pensée », c’est-à-dire la dérive du pouvoir personnel. Certes, il est là pour appliquer des directives. Certes, son orgueil est quelque peu chatouillé par tout ce qu’il a déjà dû avaler de la part des États-Uniens :
« Je n’avais qu’une envie : stigmatiser la position américaine. En d’autres termes, appliquer à la lettre le plan que nous avions établi à Moscou : si les Américains n’acceptaient pas un compromis au nom de la paix, nous devions démasquer leur administration et dénoncer la menace qu’elle faisait peser sur le monde. » (Gorbatchev, page 527)

Mais le voici maintenant à la conférence de presse commune. Ronald Reagan n’a rien cédé… Le Soviétique fait celui qui ne s’est rendu compte de rien. Qui n’a de comptes à rendre à personne…

Dans son autobiographie, citant l’intervention qui fut la sienne à ce moment-là – au su et au vu du monde entier -, Mikhaïl Gorbatchev se contente de ce qui n’est qu’une absolue contre-vérité :
« Je me bornerai à reproduire ici deux phrases qui résument son esprit : « En dépit de son caractère dramatique, Reykjavik ne représente pas un échec. Au contraire, il s’agit d’une percée : pour la première fois, nous avons jeté un regard au-delà de l’horizon. » » (Gorbatchev, page 527)

Ce qui veut dire : quoi qu’on nous (me) fasse, nous avons (j’ai) décidé d’en finir avec le système de défense de l’Union soviétique, et donc avec l’Union soviétique elle-même.

Nous pouvons nous en étonner aujourd’hui : Tchernobyl aura assez largement servi à cela…

Mais, au fait, que s’était-il réellement passé à Tchernobyl ?

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.

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