Histoire laïque et Rois Très Chrétiens : de quoi produire l’oubli et le couvrir par la légende

Les républicains douteront longtemps de la possibilité d’une soumission du prêtre à l’Etat, c’est pourquoi ils mettront toujours en avant la notion particulièrement ambiguë de laïcité. Ils n’hésiteront pas en effet à inclure, dans une « Histoire de France » prétendument laïque, des personnages et des événements qui tirent toute leur splendeur de leur proximité avec des phénomènes religieux. Ernest Renan en faisait déjà la remarque :
« Aucune nation n’a jamais créé une légende plus complète que celle de cette grande royauté capétienne, sorte de religion, née à Saint-Denis, consacrée à Reims par le concert des évêques, ayant ses rites, sa liturgie, son ampoule sacrée, son oriflamme. »

Quant au roi sacré…
« […] son type le plus parfait est un roi canonisé, Saint-Louis, si pur, si humble, si simple et si fort. Il a ses adorateurs mystiques ; la bonne Jeanne d’Arc ne le sépare pas de Saint-Michel et de Sainte-Catherine ; cette pauvre fille vécut à la lettre de la religion de Reims. Légende incomparable ! fable sainte ! »

Chose curieuse – et c’est sans doute là un bon exemple de la duplicité de l’universitaire -, Ernest Renan avait écrit en 1857 à propos de ce même Saint-Louis que, s’il…
« eût été plus éclairé sur l’histoire de l’Eglise, il n’eût pas laissé décimer ses sujets par l’Inquisition ».

Vérité au-delà du baccalauréat, erreur en deçà !

Produire l’oubli et le couvrir par la légende

La duplicité ne tient pas seulement aux questions de détails. Le 11 mars 1882 – à l’occasion d’une conférence prononcée à la Sorbonne sur le sujet : « Qu’est-ce qu’une nation ? » – Ernest Renan posait cette affirmation :
« […] l’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses. »

Plus précisément :
« L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une nation, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L’investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l’origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes. »

Par quoi donc recouvrir les zones d’ombre produites par l’oubli nécessaire ? La réponse est claire :
« Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. »

Il faut donc reconnaître en Ernest Lavisse (le plus important des rédacteurs de recueils d’Histoire de France en usage dans les écoles primaires de la Troisième République mais aussi et indirectement de la Quatrième et de la Cinquième) un éminent disciple de Renan. N’est-ce pas lui en effet qui, dans ses « Instructions », spécifiait :
« A l’enseignement historique incombe le glorieux devoir de faire aimer et de faire comprendre la patrie… nos ancêtres gaulois et les forêts des druides, Charles Martel à Poitiers, Roland à Roncevaux, Godefroy de Bouillon à Jérusalem, Jeanne d’Arc, Bayard, tous nos héros du passé, même enveloppés de légende… Si [l’écolier]... n’a point appris ce qu’il a coûté de sang et d’efforts pour faire l’unité de notre patrie… S’il ne devient pas un citoyen pénétré de ses devoirs et un soldat qui aime son drapeau, l’instituteur aura perdu son temps. »

1914-1918 n’était pas si loin…

Michel J. Cuny

(Ce texte est extrait de l’ouvrage de Michel J. Cuny – Françoise Petitdemange « Le feu sous la cendre – Enquête sur les silences obtenus par l’enseignement et la psychiatrie » – Editions Paroles Vives 1986, qui est accessible ici.)  

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