Ce que Vladimir Poutine ne peut pas ignorer… de 1914-1918

Le capitaine Jacques Sadoul, socialiste et ami d’Albert Thomas (fervent partisan de l’Union sacrée), était membre de la mission militaire française envoyée en Russie à la fin de septembre 1917 pour tenter de maintenir cet allié essentiel de la France et de la Grande-Bretagne dans la guerre qui les opposait à l’Allemagne. Il arrive à Petrograd, la capitale, quelques jours avant que n’éclate la Révolution d’Octobre.

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Jacques Sadoul (1881-1956)

Au départ, en vrai socialiste de la IIe Internationale, Jacques Sadoul n’a aucune sympathie pour les bolcheviks. Mais, au fil du temps, multipliant les rencontres avec Lénine et surtout avec Trotski, et mesurant l’immense tâche accomplie par la Révolution prolétarienne en Russie, il voit ses réticences tomber peu à peu.

Par chance, l’ensemble de son évolution se retrouve dans les courriers qu’il adresse régulièrement, de semaine en semaine, à son ami resté en France : Albert Thomas. Mieux : désormais, l’ensemble de cette correspondance plus qu’édifiante est accessible sur Internet.

Grâce à quoi, nous allons retrouver le capitaine Jacques Sadoul au terme de la transformation qu’ont induite chez lui, aussi bien la marche de la Révolution d’Octobre, que l’attitude des puissances de l’Entente (France et Grande-Bretagne) en présence d’un pays qui, s’il a été leur allié dans la guerre commencée en 1914, se trouve désormais dirigé par un gouvernement révolutionnaire qui ne leur convient pas…

Nous sommes le 17 janvier 1919, c’est-à dire un peu plus de deux mois après l’armistice du 11 novembre 1918 qui a mis fin à la Première Guerre mondiale. La lettre dont nous allons extraire quelques passages significatifs est adressée au directeur du journal socialiste Le Populaire, Jean Longuet, dont l’Histoire retient qu’il était le petit-fils de Karl Marx, sans du tout en avoir été le continuateur…

L’attitude de la France face à son ancienne alliée a été telle que, sur place, ses représentants sont devenus une menace dont il fallait impérieusement se défendre. Je cite Jacques Sadoul :
« La plupart des officiers de la Mission qui rentrent en France viennent de passer trois mois dans les prisons de Moscou où ils se trouvaient en prévention d’espionnage, très légitimement d’ailleurs. Eux-mêmes avaient reconnu bien souvent avoir mérité cent fois le poteau d’exécution. Ils ont fait, en effet, ici la plus vile besogne de basse police, de sabotage, de provocation, de contre-révolution. Ce sont presque tous des réactionnaires militants qui ont la haine non seulement de la Révolution, mais de la démocratie. »

 Écœuré par ce dont il a été le témoin bien malgré lui, Sadoul écrit :
« Je veux me contenter cette fois de vous citer quelques faits pris au hasard, faits récents, précis, certains, qui illustrent le cynisme incroyable de la politique menée par l’Entente contre la Révolution et qui justifient les cris d’alarme que j’ai poussés depuis bien longtemps à nos camarades trop naïfs, trompés par l’hypocrisie des déclarations officielles de nos gouvernements soi-disant démocrates. »

Alors qu’il y a tout juste deux jours – c’était le 15 janvier 1919 – que Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht ont été assassiné(e) en Allemagne, et leurs camarades spartakistes anéantis durant la semaine du 6 au 13 janvier 1919, nous découvrons où en était l’ancien alliée de la Russie contre l’Allemagne :
« Il y a quelques jours, à la suite des révélations du Spartacus, la Commission allemande d’armistice était obligée d’avouer que, depuis deux semaines, Foch faisait pression sur l’Allemagne pour l’obliger à déclarer la guerre à la Russie, mais que l’Allemagne venait de répondre à la France qu’elle ne serait pas en état de conduire cette nouvelle guerre, même si elle le voulait. »

Rappelons que nous sommes bien deux mois après la signature de l’armistice du 11 novembre 1918.

Courant d’une surprise à l’autre, nous voyons que la trahison française et britannique était bien plus profonde encore et qu’elle agissait par Allemagne interposée :
« Avant de lancer l’Allemagne contre la Russie, l’Entente avait déjà envoyé l’ordre aux troupes allemandes d’Ukraine, de Lituanie, de Russie Blanche, de Courlande et d’Estonie, de n’évacuer à aucun prix les territoires occupés : façon nouvelle de libérer les peuples opprimés. »

Mais Jacques Sadoul peut témoigner du fait que cette politique ne date pas de la fin officielle de la guerre… Elle l’a précédée…
« En ce qui concerne la Russie, la politique des Alliés ne s’est pas modifiée. Le but poursuivi, malgré les assurances hypocrites de neutralité politique, est toujours de renverser les bolcheviks et de détruire ce dangereux exemple de République socialiste. »

Pourquoi l’Entente n’y est-elle pas déjà parvenue ? Jacques Sadoul nous le dit :
« Le moyen le plus simple paraissait être l’intervention militaire ; mais les bolcheviks ont résisté depuis six mois et ils résisteront de mieux en mieux aux troupes de l’Entente qu’ils bousculent un peu partout. »

Contre quoi, il n’y a certes pas à lésiner. Et voici où nous en sommes en janvier 1919 :
« L’Entente ameute contre la République des Soviets tous les peuples incapables de résister à sa volonté. Elle presse la Pologne de s’unir pour créer au plus tôt une armée et marcher sus aux bolcheviks. Ceux-ci n’ont échappé jusqu’ici à ce nouveau danger qu’en raison de l’impuissance générique des Polonais à s’entendre et à mettre fin à l’anarchie qui les rend et les rendra longtemps encore désagréables et gênants, mais inoffensifs pour leurs voisins. L’Entente fait de même pression à Prague pour empêcher la conclusion de l’accord proposé par Tchitcherine pour assurer le retour en Bohême des Tchèques de Sibérie. Elle veut forcer les Tchèques à former une armée contre les bolcheviks. Elle a arraché à la Finlande une déclaration de guerre à la République Soviétiste estonienne, déclaration dont on ne peut comprendre la raison ni le prétexte. Elle s’efforce de jeter également les Etats Scandinaves dans une action militaire. Dès maintenant, elle leur interdit de continuer les relations commerciales avec la Russie et pour être plus sûre de leur obéissance elle les oblige à rappeler de Moscou leurs représentants diplomatiques, comme elle avait contraint précédemment la Suisse à expulser la légation bolchevique et la Hollande à refuser les représentants soviétistes qu’elle avait d’abord agréés. »

Peut-il y avoir mieux, et plus ignoble ? Mais oui, certainement. Et voilà de quoi il s’agit :
« Il faut noter en passant la vaste campagne d’encerclement économique, le blocus impitoyable établi contre la Russie. Si l’Entente est obligée de renoncer à toute intervention armée, directe ou indirecte, elle espère du moins vaincre le bolchevisme par la ruine industrielle et la famine. Tenant entre ses mains les greniers de blé de Sibérie, elle affame déjà ce malheureux pays et déjà elle a condamné à mort des centaines de milliers d’innocents. »

Au titre des sanctions occidentales, sans doute…

Petite pensée pour Vladimir Poutine… histoire d’honorer la mémoire de Jacques Sadoul qui vient de nous donner quelques nouvelles édifiantes de ce que la France bourgeoise et impérialiste était déjà il y a un tout petit moins d’un siècle…

Michel J. Cuny


2 réflexions sur “Ce que Vladimir Poutine ne peut pas ignorer… de 1914-1918

  1. Tres intéressée par vos textes.
    Staline était un contre révolutionnaire
    Plus proche de Trotsky
    Connaissez le napolitain Amadeo Bordhiga
    Aves des textes
    Merci beaucoup
    C est la sociale allemande république de Weirmat orthographe? Qui a fait assassiner Rosa Luxembourg et Karl spartakistes
    Qui en pensez

    J'aime

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