L’Ukraine et les pays Baltes sous la botte nazie

Nous avions laissé Alfred Rosenberg – le promoteur nazi de la lutte contre ce qu’il appelait le « judéo-bolchevisme » – au moment où, en avril 1941, il apprenait, de la bouche même d’Hitler, que le pacte de non-agression germano-soviétique du 23 août 1939 n’allait guère tarder à voler en éclats. À l’idéologue de fournir le plan de réorganisation des contrées que l’armée allemande s’apprêtait à conquérir de vive force.

soldats allemands

Dans la quinzaine de jours qui ont précédé le déclenchement de l’opération Barbarossa, Rosenberg a, en conséquence, préparé le discours qu’il lui revenait de prononcer devant les hauts responsables concernés par la grande marche vers l’Est, à travers laquelle, affirme-t-il…
« Nous ne menons cependant pas aujourd’hui une « croisade » contre le bolchevisme dans le seul but de sauver à tout jamais les « pauvres Russes » de ce bolchevisme, mais pour mettre en œuvre la politique mondiale allemande et assurer la sécurité du Reich allemand. » (Journal, page 405)

Que faire, alors, en présence des populations libérées, malgré elles, du bolchevisme ? Quel avenir leur proposer ? Rien qu’un avenir qui les rendra définitivement inoffensives relativement à la grande Allemagne nazie de demain. Voilà en quoi consiste, selon Rosenberg, la solution idéale :
« L’objectif de la politique allemande à l’Est à l’égard des Russes sera de ramener cette Moscovie originelle à sa tradition et de tourner de nouveau son visage vers l’Est. » (page 405)

Vers l’Est… et vers le moyen âge asiatique, pourrait-on dire. Mais aussi vers la famine et la mort. En effet, il y a la grave question de l’Ukraine et du Caucase, et donc, tout particulièrement, de ce grenier à blé qui ne va guère tarder à devenir un enjeu stratégique pour une Allemagne partie à la conquête du monde.

La solution ne peut être que radicale, affirme Rosenberg, et il n’est vraiment pas possible de s’embarrasser du moindre scrupule :
« L’alimentation du peuple est sans aucun doute, au cours de ces années, la première priorité dans les exigences allemandes à l’Est, et de ce point de vue, les territoires du Sud et le Caucase du Nord auront à apporter une compensation pour l’alimentation du peuple allemand. Nous ne voyons absolument pas ce qui nous obligerait à nourrir aussi le peuple russe à partir de ces territoires en excédent. » (page 405)

On le voit, par-delà ce qui pourrait être présenté comme une volonté de libérer l’humanité de cette grave menace que le bolchevisme constituerait pour elle, il y a la froide acceptation de son anéantissement partiel, pourvu que celui-ci réponde aux intérêts de la puissance dominante : c’est tout simplement ce qui anime l’impérialisme.

Pour sa part, Rosenberg n’hésite pas à l’affirmer auprès de ses pairs en crimes d’État :
« Nous savons qu’il s’agit d’une dure nécessité qui va au-delà de tout sentiment. Il ne fait aucun doute qu’une très vaste évacuation sera nécessaire, et l’entité va certainement connaître des années très difficiles. » (page 405) 

L’entité en question – l’Union soviétique – paraît n’avoir été constituée que de façon très arbitraire, imagine Rosenberg, de sorte que les nations non-russes ne sont là que malgré elles :
« Le centralisme de Moscou a détruit tous les projets d’indépendance. » (page 406)

À cela, bien sûr, l’Allemagne nazie va immédiatement porter remède :
« Mission de notre politique : reprendre ces projets et leur donner une forme étatique. C’est-à-dire découper organiquement des entités étatiques dans le territoire d’Union soviétique et les dresser contre Moscou pour libérer le peuple allemand, pour les siècles à venir, du cauchemar oriental. » (pages 406-407)

Nous avons reconnu là une froide mise en application de l’immuable principe : diviser pour régner. S’agira-t-il vraiment d’instituer des États indépendants ? Malheur à qui le croira.

Cependant, comment ne pas songer à l’Europe de ce début de XXIe siècle en relisant, soixante-quinze ans plus tard, cette formule d’Alfred Rosenberg :
« Ce sont quatre grands blocs qui doivent nous protéger et faire avancer loin vers l’Est le concept et la réalité Europe. Grande-Finlande, Pays des Baltes, Ukraine, Caucase. » ? (page 407)

Moins d’un mois après le déclenchement des opérations, Hitler aura réuni à son quartier général MM. Göring, Keitel, Lammers, Bormann et Alfred Rosenberg qui nous fait son compte rendu :
« On ne peut pas, a-t-il dit, annoncer à l’avance des décisions politiques définitives. Il faut se contenter, dans un premier temps, d’entrer dans le pays en tant que libérateurs luttant contre le bolchevisme et protecteurs des peuples maltraités. » (page 408)

C’est qu’il s’agit d’avaler un très gros morceau, ce dont Alfred Rosenberg a parfaitement conscience, et ce qui le détermine à approfondir devant ses collègues les risques encourus et les moyens de les contourner :
« J’ai alors expliqué que compte tenu de l’évaluation que nous portons, nous avons le choix entre nous faire 120 millions d’ennemis en choisissant un traitement indistinct et nécessairement dur, ou bien en gagner la moitié comme auxiliaires en répartissant et en nuançant notre évaluation. » (page 409)

S’agira-t-il de tirer dans le tas, ou faut-il en passer par un choix prudent à l’intérieur des diverses cibles possibles ? C’est qu’il n’y a pas que des hommes à abattre, il y a aussi des richesses à saisir… Ne serait-il pas possible d’établir une synergie entre ces deux actions : la mise au pas des humains et la saisie du fruit de leur activité ? Serait-on de vrais impérialistes sans dynamiser les deux versants impliqués dans l’exploitation de l’être humain par l’être humain ? Rosenberg pense tenir la solution :
« […] si le Reich a nécessairement besoin de produits des pays, il devrait le faire en pratiquant le contingentement : confisquer plus là où les gens ne semblent pas avoir de valeur en tant qu’alliés et moins là où ce serait le cas. » (page 409)

Illustrons cela à travers le cas de l’Ukraine, propose alors Rosenberg :
« Il faut par exemple élever la conscience historique ukrainienne, encourager les écrivains, fonder à Kiev une université ukrainienne… À ce moment-là, Göring est intervenu pour dire qu’il avait besoin de matières premières. » (page 409)

Et que l’indépendance, etc…

Une quinzaine de jours plus tard, le 2 août 1941, Rosenberg est lui-même un peu plus amer en présence de ce qui se passe dans les pays Baltes :
« En Lituanie, à Lemberg, on proclame des « gouvernements« . Je fais en sorte que l’OKW [commandement de l’armée allemande] fasse évacuer ces gens pressés qui ne veulent manifestement pas « arriver en retard« . Ils tentent à présent par tous les moyens de capitaliser le sang allemand versé pour le convertir en une nouvelle « indépendance« . Pour les pays baltes, il ne peut absolument plus être question de cela. » (page 416)

Encore un mois (1er septembre 1941), et voici que la conscience politique d’Alfred Rosenberg se trouve déchirée par ce qu’il découvre de la position réelle de son maître :
« Le problème important suivant, sur lequel aucune décision n’a encore été prise, est l’avenir de l’Ukraine. Le Führer considère que si un aussi grand peuple se laisse opprimer en permanence, il ne mérite pas non plus que d’autres le reconnaissent comme indépendant. Conclusion : il faut le traiter de la même manière que le peuple russe. Cette attitude plusieurs fois exprimée est totalement différente de celle que je défends et dont tout me poussait à croire qu’il l’approuvait. » (pages 417 et 419)

Hitler ne serait-il pas tout simplement emporté par un fantasme dont Rosenberg commence à pressentir la gravité des dommages qu’il risque de provoquer dans la stratégie générale de l’Allemagne nazie en présence de l’Union soviétique et de la réalité même des forces du bolchevisme ?

Michel J. Cuny

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