Ce que doit masquer l’écran de l’Holocauste

Pour l’idéologue nazi Alfred Rosenberg, le 2 avril 1941 était à marquer d’une pierre blanche. Accablé par la signature, le 23 août 1939, du pacte de non-agression germano-soviétique qui avait écarté la cible, à laquelle il tenait tant, du « judéo-bolchevisme », il retrouve ce jour-là le Führer tel qu’il l’aime :
« Pour pouvoir parler de la question russe en toute tranquillité, il m’a invité pour le dîner, si bien que nous avons eu toute la soirée pour traiter un problème dont la solution est aujourd’hui entrée dans le domaine de la politique militaire immédiate. » (page 387)

Au bout de quelques interventions du même genre dans différents cercles de la direction du IIIe Reich, il y aurait de vingt-quatre à vingt-cinq millions de morts soviétiques… Mais aussi l’écrasement total de l’Allemagne nazie.

Cette fonction de conseil est celle que Rosenberg adore par-dessus tout :
« Le Führer m’a interrogé sur l’état d’esprit militaire et humain des Russes qui sont soumis à rude épreuve, sur l’ampleur du rôle que tiennent aujourd’hui les Juifs en Union soviétique, et sur d’autres questions. J’ai développé à ce propos mes réflexions et mes connaissances sur les évolutions récentes. » (page 388)

Ayant retrouvé son dada du « judéo-bolchevisme », Rosenberg est aux anges :
« Inutile d’exprimer plus précisément ce que je ressens. Vingt ans de travail antibolcheviste vont donc produire leur effet politique, mieux, leur effet sur l’histoire du monde… des millions de personnes et leur destin vital seront ainsi placés entre mes mains. » (page 388)

Activité digne d’un Dieu, sans doute… Jouer la vie de millions d’êtres humains rien que sur quelques mots adressés au Führer !… Et pour engager mille ans d’Histoire :
« L’Allemagne peut être libérée pour des siècles d’une pression qui n’a cessé de revenir peser sur elle sous des formes différentes. » (page 388)

À ce compte-là, bien sûr :
« Quelle importance si des millions d’autres maudissent un jour la mise en œuvre de cette action nécessaire, pourvu qu’une grande Allemagne à venir bénisse ces actes, qui vont être accomplis dans un grand avenir ! » (pages 388-389)

Aujourd’hui, alors que ces actes qui visaient l’Union soviétique ont été accomplis, l’Allemagne a réussi à s’en laver complètement les mains : derrière l’écran de l’Holocauste, il n’y a plus que les crimes de Staline

masque

Mais qu’est-ce donc que l’écran de l’Holocauste ?… Dans quelle stratégie de long terme se range-t-il ? Et stratégie de qui ?

Après avoir utilisé les travaux réalisés, à l’occasion de la publication du Journal de Rosenberg, par MM. Matthaüs et Bajohr pour le compte du Musée Mémorial de l’Holocauste à Washington et du Centre des Études sur l’Holocauste de Munich, penchons-nous sur la biographie de Himmler publiée en 2010 par Peter Longerich qui est lui-même directeur du Centre de recherche sur l’Holocauste à Londres et qui s’enchante d’avoir reçu l’aide – sous la forme de bourses, de séjours et d’échanges ici ou là – du Centre d’études avancées sur l’Holocauste au Musée mémorial de l’Holocauste américain.

Le 2 juillet 1941, dix jours après le déclenchement de l’opération Barbarossa, l’expert en crimes de masse, Reinhard Heydrich, rédigeait une lettre dans laquelle, selon Peter Longerich :
« […] il dressait sans ambiguïté la liste de tous ceux qu’il fallait « exécuter » : « tous les fonctionnaires du Komintern (comme, d’ailleurs, les politiciens communistes), les fonctionnaires du parti de haut, moyen et bas niveau, si ces derniers sont radicaux, des comités centraux, des comités régionaux et départements, les commissaires du peuple, les Juifs occupant des positions dans le parti et l’État, tous autres éléments radicaux (saboteurs, propagandistes, francs-tireurs, terroristes, agitateurs, etc.). » (Peter Longerich, Himmler, Éditions Héloïse d’Ormesson 2010, pages 508-509)

S’agissant d’un « ordre » terriblement parlant, il est un peu étrange que la question de l’exécution proprement dite n’apparaisse pas en liaison véritable avec ce qui est à l’intérieur des guillemets de la citation, et qu’ensuite le terme « exécuter » soit donné entre des guillemets qui induisent un doute sur le sens réel à lui donner…

Voyons maintenant la phrase qui suit immédiatement celle que je viens de citer. Peter Longerich écrit :
« Cette énumération qui commence par « tous » et se termine par « etc. » et le fait que Heydrich affirmait qu’il ne fallait « pas faire obstacle aux efforts d’autopurification des éléments anticommunistes ainsi qu’antijuifs dans les nouveaux territoires à occuper« , qu’il fallait même les encourager « quoique discrètement« , tout cela montre que le cercle des personnes à exécuter était très étendu. » (pages 508-509)

À quoi tient la différence établie discrètement entre ces deux dernières citations ?

À ceci que, dans la première, les Juifs sont inclus dans l’ensemble « communiste », alors que, dans la seconde, « éléments anticommunistes » et « antijuifs » sont placés côte-à-côte, ces derniers étant présentés comme une extension à faire progressivement valoir.

En effet, trois pages plus loin, le processus de déplacement vers la question juive au détriment du communisme se trouve affirmé à travers la reprise de l’inspection réalisée à Stettin par Himmler, auprès des Waffen-SS, le 13 juillet 1941 :
« On se trouvait, leur rappela-t-il, aux prises dans un combat contre un « peuple de 180 millions d’habitants, un mélange de races et de peuples dont les noms sont pratiquement imprononçables et dont l’aspect est tel que l’on peut tous les fusiller sans pitié ni compassion« , des « animaux » pour ainsi dire. « Ce peuple est rassemblé par les Juifs dans une religion, une idéologie qui a pour nom le bolchevisme. » » (page 512)

Ce qui ressort de ces bouts de citation enchaînés sans crier gare, c’est qu’un peuple de 180 millions d’individus est rassemblé, par les seuls Juifs, dans la religion du bolchevisme… Ce serait l’avis… d’Himmler.

Et ce serait, selon Peter Longerich, le résultat du…
« […] tournant qu’il connut à la mi-juillet 1941. La mission de « consolidation de la nation allemande » que lui avait confiée Hitler en octobre 1939 n’englobait pas seulement « la mise en place de nouveaux territoires de peuplement allemand par la colonisation« , mais aussi « l’élimination de l’influence néfaste de (…) populations étrangères« . » (page 513)

Que peuvent être, parmi ce peuple de 180 millions d’habitants, les « populations étrangères » à l’influence si grande ? C’est ce que la suite du propos de Peter Longerich nous apprend :
« Première étape de « l’élimination des populations étrangères« , des régions entières devaient être « débarrassées des Juifs » : par le recours aux exécutions massives et par la ghettoïsation de ceux qui pouvaient encore être contraints aux travaux forcés. » (page 514)

S’en prendre aux seuls Juifs, c’était – selon un avis que Peter Longerich prête à Himmler sans apporter aucune preuve – faire une économie de moyens dans la réduction des « populations étrangères » :
« On ne pouvait tout simplement ni fusiller 30 millions de gens ni les couper de tout ravitaillement et les laisser mourir de faim. Mais ces remarques, du point de vue du conquérant, ne s’appliqueraient pas aux populations juives, beaucoup moins importantes. » (page 514)

Peu à peu, la démonstration a été obtenue, à travers une étrange reconstruction des propos de Himmler, du fait désormais apparemment certain que les nazis n’en voulaient véritablement qu’aux Juifs. Qu’il y ait eu des victimes non-juives ne mérite que d’être indiqué en passant, puisque, selon Peter Longerich, en ce qui concerne les seules « populations juives » :
« Présentées comme les piliers essentiels du régime communiste, ce qui faisait d’elles les ennemis les plus dangereux du nazisme, il s’agissait donc de s’en prendre prioritairement à elles. » (page 514)

… et donc pas vraiment aux… communistes.

Une fois trouvée cette piste, le directeur du Centre de recherche sur l’Holocauste et l’Histoire du XXe siècle à l’université de Londres ne la quittera plus. J’y reviendrai.

Michel J. Cuny

Clic suivant : Quand la seconde guerre mondiale est réduite à l’Holocauste

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