Spécificité juive et internationalisme prolétarien

Créé en 1897, le Bund – Union générale des ouvriers juifs de Lituanie, Pologne et Russie – aura été partie prenante de l’organisation, en mars 1898, du congrès de Minsk qui devait déboucher sur la création du POSDR (Parti ouvrier social-démocrate de Russie). Cinq ans plus tard – le 1er février 1903 –, Lénine publiait dans l’Iskra, l’organe du Parti, un bilan des relations mouvementées qui avaient marqué la cohabitation du Bund avec les autres formations de l’organisation ouvrière :
« Il y eut un temps où le Bund soutenait l’« économisme », contribuait à la scission à l’étranger, adoptait des résolutions faisant de la lutte économique le meilleur [souligné par Lénine] moyen de l’agitation politique. Nous nous sommes élevés et nous avons lutté contre cela. Et cette lutte a aidé à corriger les vieilles erreurs, dont il ne reste vraisemblablement plus trace maintenant. » (Lénine, Œuvres, tome 6, Éditions Sociales 1966, page 327)

La principale de ces erreurs, la plus dangereuse pour le développement du POSDR, était, selon Lénine, de tenter de limiter le rôle des ouvriers à la seule lutte sur le terrain des revendications économiques – ce qui est du ressort de l’activité syndicale – pour laisser la lutte politique à d’autres.

Dès août-septembre 1899, s’appuyant sur l’histoire du mouvement ouvrier européen, et plus précisément sur la Première Internationale créée en 1864, Lénine avait écrit :
« Lorsque se constitua l’« Association Internationale des Travailleurs », la question de l’importance des syndicats ouvriers et de la lutte économique fut soulevée dès son premier congrès, à Genève, en 1866. La résolution adoptée à ce congrès précisa la portée de la lutte économique, mettant les socialistes et les ouvriers en garde, d’une part, contre l’exagération de ce rôle (ce qui s’observait à l’époque chez les ouvriers anglais), et d’autre part, contre sa sous-estimation (ce que l’on remarquait chez les Français et les Allemands, notamment chez les lassalliens). » (Lénine, Œuvres, tome 4, page 180)

Association Internationale des Travailleurs

De fait, la lutte syndicale doit s’inscrire dans une perception plus large des rapports de classe, en ce qu’ils touchent à la sphère politique. Ainsi, et ce dès 1866 :
« La résolution déclara que les syndicats ouvriers ne devaient pas s’attacher exclusivement à « la lutte immédiate contre le capital », qu’ils ne devaient pas se tenir à l’écart du mouvement politique et social d’ensemble de la classe ouvrière, que leurs buts ne devaient pas être « étroits », mais tendre à l’émancipation universelle des millions de travailleurs opprimés. » (Idem, page 181)

Ainsi, par-delà les spécificités économiques nationales qui enfermaient les ouvriers dans des luttes géographiquement restreintes, Lénine veut que soient considérées les situations politiques internationales… Que dire, dans ce cadre, de ce qui concerne plus particulièrement les travailleurs juifs ? Doivent-ils, en restant arc-boutés sur le Bund, s’en tenir à l’économisme tel que Lénine en trouve la défense dans un article publié l’année précédente, par Axelrod, qu’il cite en ces termes :

« Le mouvement ouvrier ne dépasse pas le cadre étroit des collisions purement économiques entre ouvriers et entrepreneurs et, par lui-même, pris dans son ensemble, il n’a pas de caractère politique, par contre, dans la lutte pour la liberté politique, les couches avancées du prolétariat suivent les cercles et fractions révolutionnaires appartenant à ce qu’on appelle l’intelligentsia. » (Idem, page 183)

On le voit : chez Axelrod – dont il faut dire ici qu’il était juif -, une dissociation doit se produire, et se traduire en termes politiques, entre les travailleurs plus ou moins « intellectualisés » et les autres… Sans doute n’avons-nous pas oublié ce que Hélène Carrère d’Encausse nous a dit des particularités sociologiques de la main-d’œuvre juive. Or, comme s’il voulait nous démontrer que l’essentiel est dans cette dichotomie à élargir parmi la classe ouvrière, Axelrod nous offre une seconde option qui aboutit à la même conclusion :
« Autre perspective : la social-démocratie organise le prolétariat russe en un parti politique indépendant, luttant pour la liberté, en partie aux côtés des fractions révolutionnaires bourgeoises (pour autant qu’il s’en trouvera) et en alliance avec elles, en partie en attirant ouvertement dans ses rangs ou en entraînant à sa suite les éléments intellectuels les plus attachés au peuple et les plus révolutionnaires. » (Idem, page 183)

Revenons à ce qu’était la conception de Lénine – telle qu’il l’énonce dans l’Iskra du 6 décembre 1901 – du rôle de la classe ouvrière organisée en un parti révolutionnaire bien à elle :
« […] la social-démocratie, en tant que combattant d’avant-garde de la démocratie doit […] diriger le travail actif des diverses couches d’opposition, leur expliquer la signification politique générale de leurs conflits privés ou professionnels avec le gouvernement, les amener à soutenir le parti révolutionnaire ; elle doit former en son sein des chefs capables d’influencer politiquement toutes les couches d’opposition. » (Lénine, Œuvres, tome 5, page 324)

Ce qui veut dire qu’il revient, au parti ouvrier, de « diriger le travail » exigé par l’ensemble de l’éventuel processus révolutionnaire. N’oublions pas que tout ceci s’adresse, en effet, au POSDR (Parti ouvrier social-démocrate de Russie), et que Lénine se place en rupture totale avec la ligne, définie par Axelrod, d’un ralliement de ce que l’on pourrait appeler l’« élite ouvrière » à une cause qui dépasserait la compréhension de la base… Or, comme on le voit, chez Lénine, les « chefs » ne peuvent être formés eux-mêmes qu’au sein du Parti prolétarien, et dans le but de leur donner une vue aussi large que possible des rapports de classe en cours d’évolution.

À défaut d’une telle attitude, et à défaut de la mise en œuvre des exigences qui permettront de la garantir, Lénine annonce ce qui ne pourra manquer de se produire :
« Chaque refus de jouer ce rôle, de quelques phrases grandiloquentes qu’il s’enveloppe sur la liaison organique étroite avec la lutte prolétarienne, etc., revient à une nouvelle « défense du retard » des social-démocrates, retard sur la montée du mouvement démocratique général ; il revient à remettre le rôle dirigeant à la démocratie bourgeoise. » (Idem, page 324)

Comme nous l’avons vu, le 1er février 1903, c’est-à-dire un tout petit peu plus d’un an après avoir produit cette mise en garde, Lénine, qui n’ignore rien des variations d’attitude du Bund (Union générale des ouvriers juifs de Lituanie, Pologne et Russie) sur cette question comme sur quelques autres, considère que tout semble rentré dans l’ordre. Mieux, déclare-t-il, à l’intérieur du Bund…
« Nous avons lutté contre les passions terroristes [c’est-à-dire : les attentats ciblés], qui, semble-t-il, ont disparu encore plus vite. Nous sommes convaincus que les passions nationalistes [exacerbation de la judéité] disparaîtront elles aussi. Le prolétariat juif comprendra en fin de compte que ses intérêts les plus essentiels exigent son union la plus étroite [c’est Lénine qui souligne] avec le prolétariat russe dans un même parti, que décider a priori [idem] si l’évolution des Juifs dans la Russie libre sera différente de leur évolution dans l’Europe libre est le comble de la déraison, que le Bund ne doit pas aller plus loin que la revendication (au sein du Parti ouvrier social-démocrate de Russie) de cette totale autonomie dans les affaires concernant le prolétariat juif qui a été pleinement reconnue par le congrès de 1898 et que personne n’a jamais niée. » (Lénine, Œuvres, tome 6, page 327)

C’est qu’à la différence de l’indépendance qui signifie la possibilité de choisir ses orientations jusque dans le sens de l’opposition la plus déterminée, l’autonomie ne fait qu’ouvrir le choix des moyens à mettre en œuvre pour un projet qui reste, par ailleurs, commun.

Quelque peu rasséréné, Lénine n’en perd pas pour autant la mémoire d’un passé plutôt agité :
« Mais que, dès le début, le Bund se soit efforcé de mettre des bâtons dans les roues du Comité d’organisation, c’est un fait historique. » (Idem, page 331)
…qui ne demanderait, peut-être, qu’à se reproduire…

Michel J. Cuny

Clic suivant : Lénine face au sionisme et au séparatisme juif

(En ce qui concerne les travaux que j’ai consacrés à Marx, Engels et Lénine, voir :
https://unefrancearefaire.com/2015/12/02/quelques-pas-a-travers-les-decombres/


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