Lénine face au sionisme et au séparatisme juif

Avant de poursuivre l’analyse des rapports que Lénine a entretenus avec le Bund (Union générale des ouvriers juifs de Lituanie, Pologne et Russie), revenons sur le contenu de l’autonomie qui avait été reconnue à celui-ci, et que Lénine tient à réaffirmer dans l’Iskra le 15 février 1903, c’est-à-dire quelques mois avant la réunion du IIe Congrès du POSDR (Parti ouvrier social-démocrate de Russie) :
« L’« autonomie » des statuts de 1898 garantit au mouvement ouvrier juif tout ce dont il peut avoir besoin : la propagande et l’agitation en yiddish, des publications et des congrès, la présentation de revendications particulières dans le développement du programme social-démocrate unique commun et la satisfaction des besoins locaux et des revendications locales découlant des particularités du mode de vie israélite. Pour tout le reste, la fusion complète et la plus étroite avec le prolétariat russe est nécessaire, indispensable dans l’intérêt de la lutte de tout le prolétariat de Russie. » (Lénine, Œuvres, tome 6, page 342)

Lénine

Pour sa part, le Bund était décidé à aller bien au-delà. Sans nous arrêter, ici, sur les affrontements qui ont eu lieu à l’occasion du IIe Congrès du POSDR (17 juillet – 10 août 1903) et dont l’un des épisodes les plus remarquables aura été le départ définitif de cinq bundistes, tournons-nous aussitôt vers l’événement crucial rapporté par Lénine dans l’Iskra du 15 août 1903 – 5 jours après la fin des débats :
« Une fois engagé sur la pente glissante du nationalisme, le Bund devait naturellement et nécessairement (s’il ne voulait pas renoncer à son erreur fondamentale) en arriver à la formation d’un parti juif distinct. C’est à cela que touche de très près le paragraphe 2 des statuts [du POSDR], en accordant au Bund le monopole [souligné par Lénine] de la représentation du prolétariat juif. » (Idem, pages 543-544)

Voté avant le départ des bundistes et en opposition avec la volonté affichée par Lénine de ne pas laisser commettre ce qu’il considère comme une grave faute, ce paragraphe permet une ségrégation dont il relève aussitôt le caractère extravagant :
« Si petit que soit, dans une localité donnée, le nombre d’ouvriers juifs, si éloignée que soit cette localité des centres de l’organisation du Bund, aucune portion du parti, ni même le Comité central du parti ne pourra s’adresser au prolétariat juif sans l’accord du Comité central du Bund ! » (Idem, page 544)

Or, pour que le Bund puisse inscrire, dans les faits, un tel cloisonnement, il va lui falloir travailler à la mise en place des conditions d’une parfaite étanchéité interne au POSDR dans la totalité de l’extension de celui-ci. Ici, Lénine ne peut qu’être rendu très méfiant par l’attitude du congrès du Bund qui se trouve à l’origine de cette déstructuration programmée :
« […] il n’est même pas troublé par le fait qu’il faudra construire des murailles particulières dans chaque ville, dans chaque bourg, dans chaque village ; il n’est même pas troublé par le fait que, par sa tactique de division et de séparation, il ramène à rien le grand précepte de rapprochement et d’union des prolétaires de toutes les nations, de toutes les races, de toutes les langues. » (Idem, page 545)

Serait-ce là, selon le titre donné à son article par Lénine, « Le dernier mot du nationalisme du Bund » ?

Deux mois plus tard, le 22 octobre 1903, il reprend cette question sous un angle plus général, qui est aussi celui qui doit intéresser directement la révolution prolétarienne. Quel jeu politique le Bund joue-t-il en clamant si haut et si fort sa spécificité juive ? Tout d’abord, précise Lénine :
« Absolument inconsistante, au point de vue scientifique, l’idée d’un peuple juif spécial est, par sa portée politique, réactionnaire. » (Lénine, Œuvres, tome 7, pages 98-99)

Elle prendrait l’histoire à rebrousse-poil… Voyons sur quoi Lénine s’appuie pour pouvoir affirmer cela :
« Dans toute l’Europe, la chute de la féodalité et le développement de la liberté politique ont marché de pair avec l’émancipation politique des Juifs, qui abandonnent le « yiddish » pour adopter la langue du peuple parmi lequel ils vivent et, d’une manière générale, avec le progrès incontestable de leur assimilation à la population qui les entoure. » (Idem, page 99)

Et tandis qu’en France, par exemple, l’affaire Dreyfus n’avait pas encore jeté ses derniers feux, Lénine pouvait s’interroger :
« Est-il possible que l’on puisse invoquer le hasard pour expliquer que précisément les forces réactionnaires de toute l’Europe, et surtout de Russie, s’insurgent contre [souligné par Lénine] l’assimilation des Juifs et s’efforcent de perpétuer leur particularisme ? » (Idem, page 99)

Or, les forces réactionnaires ne sont pas un privilège des sociétés non-juives. Comme nous l’avons vu, Theodor Herzl, très soucieux d’obtenir que l’intelligentsia juive et les Juifs pauvres échappent au socialisme, comptait beaucoup sur la « force motrice », la « détresse » et le « désespoir » que l’antisémitisme pouvait provoquer : non seulement l’assimilation deviendrait impossible, mais l’émigration vers la Palestine apparaîtrait bientôt comme une solution de survie avant de devenir éventuellement un doux rêve…

Et cela, pour le plus grand profit… de la haute finance juive installée à Londres, la capitale du premier Empire au monde de ce temps-là : la Grande-Bretagne, c’est-à-dire au sommet de la réaction mondiale au… socialisme.

Ainsi, dans ce contexte général, et toujours selon Lénine :
« La question juive ne se pose pas [c’est lui qui souligne] autrement : assimilation ou particularisme ? Et l’idée d’une « nationalité » juive porte un caractère nettement réactionnaire non seulement chez ses adeptes conséquents (les sionistes), mais aussi chez ceux qui s’attachent à la concilier avec les idées de la social-démocratie (les bundistes). L’idée d’une nationalité juive contredit les intérêts du prolétariat juif en créant chez lui, ouvertement ou implicitement, un état d’esprit hostile à l’assimilation, l’état d’esprit du « ghetto ». » (Idem, page 99)

Nous le savons désormais – c’est-à-dire plus d’un siècle après la rédaction de cet article de Lénine –, c’est la politique du « ghetto » qui l’a emporté jusqu’au massacre par millions, et ceci grâce à la victoire, en Europe occidentale, et au moins jusqu’au cœur de la seconde guerre mondiale, des forces les plus réactionnaires. En face, il restait cette croissance – extravagante à sa façon – d’une URSS où il paraît que ceux que le nazisme qualifiait allègrement de judéo-bolcheviks l’avaient emporté, tandis que leur ombre s’étendait sur une Europe qui ne demandait qu’à pouvoir oublier, dès que possible, son passé plus que trouble… quitte à le rejeter sur celui qui n’était justement pas juif : Joseph Staline.

Comment y est-elle parvenue ? Et en obtenant l’aide de qui, pour aboutir à un retournement complet de l’histoire telle qu’elle se lit pourtant encore à travers les documents rédigés par les falsificateurs eux-mêmes ?

Certes. Mais vaut-il encore la peine de s’en soucier ?…

Michel J. Cuny

Clic suivant : Hitler, les Juifs et la social-démocratie

(En ce qui concerne les travaux que j’ai consacrés à Marx, Engels et Lénine, voir :
https://unefrancearefaire.com/2015/12/02/quelques-pas-a-travers-les-decombres/

 

 

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