Sionisme et socialisme au temps de Lénine

À la fin du XIXe siècle, ainsi que nous l’avons vu, il était devenu urgent, selon Theodor Herzl – le père fondateur du sionisme – de soustraire l’intelligentsia juive pauvre à la fascination que paraissait alors exercer sur elle le socialisme. L’initiative prise, dès 1896, de proposer la création, en Palestine éventuellement, d’un État des Juifs s’accorde avec la volonté d’offrir une alternative qui puisse rassembler le peuple juif sous la bannière, à la fois, d’une liberté d’entreprendre contrôlée peu ou prou par la haute finance juive de Londres, et d’une vigoureuse mise au travail des plus pauvres et tout spécialement de ceux venus de Roumanie et de Russie.

Or, dès l’année suivante, en Russie justement, le socialisme est à l’ordre du jour dans la communauté juive, puisque, ainsi qu’Hélène Carrère d’Encausse le rapporte à propos de ce qui figurera désormais sous le nom de Bund :
« Ce mouvement socialiste juif a été créé en 1897 sous l’impulsion notamment de Martov et Kremer ; il s’intitule Union générale des ouvriers juifs de Lituanie, Pologne et Russie. » (Hélène Carrère d’Encausse, Lénine, Fayard 1998, page 86)

Soumis à une discrimination qui tient à leur identité juive et qui peut faire fondre sur eux la violence de pogroms qui sont autant de moyens de défoulement offerts, par le tsarisme, à une population elle-même condamnée à une vie difficile, les travailleurs juifs se répartissent, selon Hélène Carrère d’Encausse, en deux catégories :
« Les uns rêvent du retour en Palestine et le sionisme fait de nombreux adeptes. Mais, contre les sionistes, les partisans de l’intégration plaident avec passion que le socialisme fondé sur la solidarité de la classe ouvrière est la plus sûre riposte à l’ostracisme dont ils sont victimes. » (page 86)

Cependant, la communauté juive conserve, du fait de son histoire particulière, certaines spécificités relevées, elles aussi, par H. Carrère d’Encausse :
« Elle est avant tout urbaine, concentrée dans l’ouest de l’Empire, là où l’industrialisation s’accomplit le plus rapidement. La classe ouvrière juive qui se développe si vite est généralement dispersée dans de petites entreprises, moins soumises au contrôle policier que les grands ensembles industriels. » (page 86)

Mais au-delà du phénomène touchant la localisation géographique, il y a une marque plus importante sans doute pour le positionnement politique des militants socialistes issus de la communauté juive dont la même auteuse nous dit ceci :
« Si l’on y ajoute qu’elle est caractérisée par un haut degré de développement intellectuel qui la différencie des ouvriers russes du milieu rural, hâtivement urbanisés, encore mal adaptés à la ville et à l’usine – ce qui est le propre de la majorité de la classe ouvrière russe – on comprend la propension du prolétariat juif à se regrouper et à témoigner d’une réelle conscience de classe. » (page 87)

C’est-à-dire : d’une conscience de classe nettement différenciée de celle qui caractérisait le prolétariat russe dont il n’était alors pas de meilleur porte-parole que Lénine, s’il faut voir dans l’utilisation, qui était la sienne, des matérialismes dialectique et historique, les instruments d’analyse spécifiquement adaptés à la dénonciation de l’exploitation de l’être humain par l’être humain en mode capitaliste de production.

lenine

En y faisant donc figurer Lénine, nous pouvons reprendre cette formule d’Hélène Carrère d’Encausse :
« Les responsables du mouvement ouvrier travaillent alors au rapprochement entre ouvriers juifs et non juifs, assurant que ce qui leur est commun, c’est leur condition, et que ce qui les sépare, le judaïsme, ne pèse guère. » (page 87)

Ce sur quoi le principal responsable juif n’est pas vraiment d’accord, à moins que de façon intermittente… Reprenons chez Hélène Carrère d’Encausse ce qu’elle nous dit de la position en question :
« Pourtant le premier intellectuel juif à constater les difficultés du projet assimilationniste est Martov, lui-même parfaitement assimilé. S’adressant le 1er mai 1894 à des Juifs de Vilno, il affirme que les intérêts des ouvriers russes et juifs ne sont pas toujours concordants. Que, certes, ils doivent lutter ensemble, mais que les Juifs ne peuvent se fier pleinement aux Russes. Il leur faut donc, conclut Martov, former leurs propres organisations. » (page 87)

Cependant, s’il faut en croire Hélène Carrère d’Encausse, la position de Martov ne serait, tout au plus, qu’à rattacher à une question de calendrier, c’est-à-dire d’évolution des esprits. Ainsi l’intitulé complet : Union générale des ouvriers juifs de Lituanie, Pologne et Russie, ne vaudrait que comme produit d’appel… Peut-on vraiment le croire, alors que la formulation dit le contraire ? Aucun sionisme larvé là-dedans ? Pour sa part, Hélène Carrère d’Encausse est parfaitement disposée à s’y fier :
« C’est contre cette vision spécifique d’un mouvement ouvrier juif que le Bund sera fondé. Sans doute, à l’heure où il se constitue, est-ce une organisation de la classe ouvrière juive. Mais, dans l’esprit d’un Martov, ce n’est là qu’un sacrifice momentané aux conditions spécifiques de la Russie ; la finalité est l’internationalisation de la classe ouvrière. Il s’agit de la préparer. » (page 87)

Or, justement, le sionisme – section avancée de la haute finance et de son bras armé l’impérialisme – ne vise-t-il pas à soumettre, à ces deux-là, l’ensemble du système de production et d’extraction de la plus-value ?

Michel J. Cuny

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