Le sionisme et l’exploitation de l’être humain par l’être humain

Après avoir expliqué, dans L’État des Juifs (1896), les modalités de cession, aux chrétiens, des biens immobiliers et commerciaux que les Juifs ne pourront que laisser sur place, Theodor Herzl aborde la question du système de transport à mettre en place. S’agissant des chemins de fer, explique-t-il…
« […] là où ils appartiennent à des propriétaires privés, la Company obtiendra des conditions favorables comme tout autre expéditionnaire important. Il lui faudra bien entendu assurer les meilleurs prix pour le transport de nos gens et de leurs biens, puisque chacun voyagera à ses propres frais. » (page 63)

T. Herzl

La formule, qu’on pourrait dire de type féodal, « nos gens« , prend tout son sens de déboucher, avec toute la rudesse nécessaire, sur « chacun à ses propres frais« . Le caractère collectif du système de transfert ne doit surtout pas permettre d’alimenter la moindre illusion. S’il s’agit, bien sûr, de simplifier les formalités d’un déplacement de longue distance, il s’agit surtout d’obtenir des tarifs aussi modestes que possible, puisqu’ils devront être appliqués, dans les premiers temps, à des mendiants, à des quasi-mendiants et aux « plus pauvres« . Tout dépassement pourrait très vite devenir prohibitif. Theodor Herzl le dit lui-même :
« Pour les plus pauvres, on utilisera un système de tarif collectif à prix réduit. La Company pourrait certes faire de très grands bénéfices grâce aux réductions ainsi obtenues, mais son principe de base reste celui de se contenter de chercher à couvrir ses frais d’exploitation. » (page 63)

Mais, une fois sur place, tout change, y compris – et sans doute, surtout – pour les « plus pauvres« …
« À l’arrivée, on aura besoin de réceptionner : il s’agit là d’une affaire exceptionnelle. On ne manquera pas de gens à l’esprit d’entreprise, puisque là-bas [c’est Theodor Herzl qui souligne] on peut et doit gagner immédiatement de l’argent. » (page 63)

Il s’agit donc d’un principe général appliqué dès le débarquement là-bas. Voyons, avec Theodor Herzl, ce qu’il recouvre :
« Partout où la Company agira comme industriel, c’est ainsi qu’elle devra procéder. En aucune manière, la puissance de la Company ne devra écraser l’entreprise privée. Nous ne sommes collectivistes que là où cela est requis par l’immensité de la tâche. Pour le reste, nous voulons stimuler l’individu et respecter ses droits. » (page 65)

Ses droits, c’est-à-dire plus particulièrement son droit d’entreprendre, si ça lui chante, et, d’abord, pour s’installer et installer sa famille. Nous savons que, pour les « plus pauvres« , ce sera la voie royale. Theodor Herzl nous le rappelle :
« C’est pourquoi nous nous efforcerons de permettre l’accès à la propriété privée de nos premiers ouvriers non qualifiés (unskilled). » (pages 65-66)

Quant à ceux qui souhaiteraient aller plus loin, la voie leur sera très libéralement ouverte, promet-il :
« L’esprit d’entreprise doit être stimulé par tous les moyens. L’installation d’industries doit être favorisée par une sage politique douanière, par la fourniture de matières premières à bas prix et par la création d’un bureau de statistiques industrielles dont les travaux seront publiés. » (page 66)

N’oublions pas qu’au-dessus de la Jewish Company, détentrice du capital de départ, règne la Society of Jews, c’est-à-dire l’État juif provisoire. Or, selon ce qu’indique Theodor Herzl :
« Le but de tout nouvel établissement devant être porté à la connaissance de la Society, il sera possible, à chaque moment, de s’enquérir de la situation des affaires industrielles. » (page 66)

Ce qui veut dire que la Company, société par actions de droit britannique, sera constamment en situation, grâce aux services mis en place par la Society of Jews, d’orienter ses investissements mobiliers et immobiliers dans la direction susceptible de produire ces « énormes gains résultant de la spéculation foncière » (page 50) dont la grande probabilité a permis à Theodor Herzl d’affirmer, dès le début de son ouvrage, que le milliard de marks placé dans l’entreprise qu’est la Jewish Company ne serait certainement pas fourni par « pure philanthropie » (page 69). Les investisseurs doivent y trouver leur compte. Il le réaffirme d’ailleurs avec force :
« J’ai montré précédemment que l’assistance par le travail [souligné par lui] peut engendrer un bénéfice multiplié par quinze ; pour un million, quinze millions ; un milliard, quinze milliards. » (page 79)

L’appât du gain !… Mais, oui, bien sûr… Et Theodor ne peut plus s’empêcher de s’époumoner de la façon la plus criante :
« Ce que je dis là est-il exact ? J’en appelle aux Juifs les plus riches. Pourquoi exploitent-ils tant d’industries aussi différentes ? Pourquoi envoient-ils des gens extraire du charbon sous la terre, les exposant aux pires dangers, pour de maigres salaires ? » (page 80)

Et pour ceux qui n’auraient pas encore compris l’intérêt, pour les Juifs, d’aller former « une garde d’honneur autour des lieux saints » et de garantir « par notre existence même l’accomplissement de ce devoir » (page 44), pourquoi Theodor Herzl devrait-il s’interdire de poser à une finance internationale dont c’est, depuis si longtemps, la principale fonction d’y répondre, elle qui « organise » les grandes migrations, cette question :
« Me faut-il encore exposer le phénomène des masses ? Expliquer comment l’on attire les gens à certains endroits en partant du cas des pèlerinages religieux ? » (page 80)

Ce qui ne veut certainement pas dire que le sionisme entrepreneurial devra s’enfermer dans les terres palestiniennes. Tout au contraire, sur un sol devenu le sien tout autant sous l’angle du droit public (Society of Jews) que du droit privé (Jewish Company), il échappera aux persécutions qui ont marqué l’histoire juive, et pourra se faire d’autant plus conquérant ailleurs. C’est sur les mots suivants que Theodor Herzl nous quitte sans jamais nous avoir rien dit d’une population locale dont il pensait sans doute qu’elle ne serait qu’un jouet à prendre des mains du sultan pour prix d’une gestion avisée de la dette publique de son empire :
« L’esprit d’entreprise juif ne fera pas défaut, là où il est apprécié. Le capital mobile des Juifs continuera de chercher à se placer dans les pays dont la situation est bien connue. Alors que maintenant, du fait des persécutions, le capital juif doit rechercher les investissements les plus éloignés, dans les entreprises les plus reculées, il pourra revenir grâce à la solution pacifique. Il pourra contribuer à l’essor des pays jusque-là habités par les Juifs. » (page 100)

À condition toutefois qu’il ait fait la preuve, sur son propre sol, de sa capacité d’exploiter le travail de production de son propre peuple…

C’est ce que Theodor Herzl nous expliquera dès la prochaine occasion.

Michel J. Cuny

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