Sionisme, travail et rente foncière

Nous avons quitté Theodor Herzl au moment où, dans L’État des Juifs publié en 1896, il nous indiquait que, dès leur arrivée en Palestine, les « plus pauvres » bénéficieraient des attentions de l’État juif provisoire, la Society of Jews, et de la société par actions de droit britannique, la Jewish Company, qui sauraient leur fournir, en temps et en heure, des vêtements parfaitement adéquats à leur nouvelle situation.

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Il s’agit, en l’occurrence, de tenir compte d’un principe général, dont Theodor Herzl se fait le relais :
« Partout le peuple est comme un grand enfant : certes, il serait possible de l’éduquer. Mais, dans le meilleur des cas, une telle éducation durerait tellement longtemps qu’il doit être possible, comme je l’ai déjà dit, de nous aider nous-mêmes plus vite. » (page 25)

Ainsi, par exemple, quoi de plus efficace que de se saisir dès que possible de ce qui accompagne tout individu à chaque moment de sa vie, et tout particulièrement lorsqu’il est sous le regard des autres, regard dont il ne peut que tenir compte lui aussi. La Society of Jews, pas plus que la Jewish Company, ne pourront elles-mêmes s’y tromper, et Theodor Herzl surtout pas :
« Il faut qu’il y ait déjà quelque chose de symbolique dans les vêtements neufs des émigrants les plus pauvres : vous commencez une nouvelle vie ! Bien avant le départ, aussi bien qu’en route, la Society of Jews veillera à ce que règne parmi les émigrants un état d’esprit grave et sérieux : par des prières, des conférences populaires, des exposés sur les buts de l’émigration, des prescriptions hygiéniques concernant les nouveaux centres d’habitation et des instructions sur le travail futur. » (page 64)

Et c’est alors qu’intervient le pouvoir entrepreneurial de la société par actions au capital de départ de 1 milliard de marks : vêtements, habitations, mise au travail :
« […] peu à peu la Company produira dans les colonies les plus primitives des produits industriels. Au début, des produits fabriqués à bons prix seront destinés aux émigrants les plus pauvres : des vêtements, du linge, des chaussures. Car avant de quitter l’Europe, nos pauvres émigrants seront équipés de neuf. » (page 64)

Assistance ? Oui… Mais bienfaisance, non. En effet, selon Theodor Herzl :
« Il ne s’agira nullement de cadeaux, car il faut éviter de les humilier. » (page 64)

Or, puisqu’il est question, en effet, de la sphère la plus intime…
« Les sociétés d’émigration déjà existantes pourront être d’un grand secours. » (page 64)

Le procédé à utiliser en présence des « plus pauvres » sera alors le suivant :
« Leurs vieux effets seront échangés contre des neufs. Si la Company y perd un peu, cela passera par pertes et profits. Ceux qui n’ont rien seront débiteurs de la Company : ils paieront plus tard, en heures de travail. En cas de bonne conduite, la Company pourra renoncer à cette dette. » (page 64)

C’est que la haute finance a un cœur gros comme ça… dans le cadre de l’assistance « par le travail« … Or, du travail, il va y en avoir, sauf à dormir sous des ponts qui n’existent pas encore :
« Nos ouvriers non qualifiés, qui viendront d’abord du grand réservoir russe et roumain, devront également se construire naturellement leurs maisons. » (page 52)

Ce qui ne pourra que leur plaire… Sinon, un petit zeste d’ »assistance par le travail » leur sera offert, ce dont Theodor Herzl ne manque pas de nous entretenir :
« […] ils devront être avertis au préalable. Par leur travail, ils acquerront la propriété de leur maison, mais seulement après trois années de bonne conduite. Ce n’est qu’ainsi que nous obtiendrons des gens travailleurs et compétents, car un homme qui a travaillé trois années de manière exemplaire est éduqué pour la vie. » (pages 52-53)

…et ceci, qu’il soit d’origine russe ou roumain, ou pas…

Or, juste après le mot « vie« , voici la phrase qu’inscrit Theodor Herzl :
« J’ai dit que la Company n’aurait pas à payer ces unskilled [non-qualifiés]. Certes, mais de quoi vivront-ils ? » (page 53)

Et que fera la Company of Jews de son capital ?

Revenons une page en arrière, là où Theodor Herzl a évoqué cette question de la non-rémunération des unskilled. Voici comment :
« Les habitations ouvrières seront construites à bon marché : cela non seulement parce que le matériau sera présent en abondance, non seulement parce que le sol appartient à la Company, mais aussi parce que celle-ci n’aura pas à payer les ouvriers. » (page 52)

Eurêka !… La Jewish Company a mis une part sans doute importante de son capital dans le sol. Sympa. Y pressent-elle quelque chose comme une future rente foncière ? Ne soyons pas mauvaise langue, et continuons d’avancer avec les petites gens qui en ont pris pour au moins trois ans. Theodor Herzl nous l’annonce :
« Les habitations ouvrières (j’entends par là les habitations de tous les travailleurs manuels) seront construites en régie directe. » (page 51)

« Régie directe« , c’est-à-dire que, maîtresse du sol, la Jewish Company le sera aussi de tout le système de construction des habitations, et qu’elle y emploiera un personnel non rémunéré… pour autant qu’il sera occupé à construire pour lui-même, tout en se préparant, pour le reste de ses jours, à régler auprès de la haute finance le montant de la rente foncière.

Et de quoi vivra-t-il ? Comment se nourrira-t-il, lui et sa famille, s’il en a une ? Theodor Herzl a déjà sa petite idée, même si elle ne lui plaît guère :
« En général, je suis hostile au système du troc. Cependant, avec nos premiers colons, il faudra quand même l’appliquer. » (pages 52-53)

Outre le travail sur son habitation, l’ouvrier non-qualifié rendra des petits services par-ci, par-là, et voguera la galère… Mais ce circuit fermé du troc ne sera pas une mauvaise affaire pour tout le monde. Il évitera une déperdition d’énergie qui se produit aussitôt que la classe moyenne, même embryonnaire, rapplique. Ce que Theodor Herzl a parfaitement noté :
« Le système du troc ne sera en vigueur que pour les premières années et, d’ailleurs, il sera un bienfait pour les ouvriers, car il évitera leur exploitation par les petits commerçants, aubergistes, etc. La Company empêchera ainsi à l’avance que nos gens s’adonnent au colportage dont ils ont l’habitude […]. » (page 53)

Le face-à-face direct et exclusif capital-travail de production de plus-value est, en effet, ce qu’il y a de plus rentable pour le premier, jusqu’au moment où l’ensemble ne peut qu’imploser, faute des assouplissements nécessaires qui sont le principal mérite de l’activation de la valeur d’échange, ou encore de ce que l’on appelle : le marché.

Mais tant que le troc reste possible, c’est la rente foncière qui recueille et accumule ce qu’elle ne fera valoir que plus tard : les fruits de l’auto-exploitation d’un travailleur apparemment indépendant.

Fort belle chose que Theodor Herzl saura parfaitement nous expliquer dans la suite.

Michel J. Cuny

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