1946 : mainmise des Anglo-Saxons sur le schéma institutionnel français

En janvier 1946, après la démission de Charles de Gaulle de la présidence du Gouvernement provisoire, la question se posait de savoir sur quel système d’alliance son successeur allait être désigné, en présence d’une Assemblée nationale constituante à l’intérieur de laquelle deux partis – socialiste et communiste – avaient la majorité des sièges, et pouvaient, par conséquent, aller dans le sens d’une Constitution faisant la part belle au système de l’Assemblée unique, c’est-à-dire d’un organisme directement issu du suffrage universel direct féminin et masculin : situation gravissime pour les possédants…

Une seule parade : obtenir qu’un troisième parti, le MRP (Mouvement républicain populaire), soit compris dans le lot.

C’est donc dans un contexte plutôt difficile que le président de ce parti chrétien-démocrate, Maurice Schumann (ancien porte-parole de De Gaulle, à Londres, sur les ondes de la BBC), se voit remettre, des mains d’un motocycliste de l’armée, le 22 janvier 1946 en fin de journée – quarante-huit heures après la démission du chef du Gouvernement -, un message rédigé et signé de la main du général Billotte, chef d’état-major général adjoint (ancien chef d’état-major de De Gaulle à Londres).

Ce message est accompagné d’une lettre dont Billotte indique qu’elle vient d’un général dont il tait le nom, mais dont l’historienne Georgette Elgey nous dit qu’il pouvait s’agir de Leclerc.

Le général inconnu développe des pensées « que de Gaulle estimait exactes ». C’est lui qui l’écrit dès le préambule de son texte. Il remarque ensuite qu’il intervient (et, à travers lui, sans doute, le haut état-major des armées françaises)…
« à un moment où une partie des membres du MRP accepte sans inquiétude apparente la possibilité d’une solution bipartite socialo-communiste ». (page 138)

À qui donc cela pouvait-il ne pas convenir du tout ? Voyons la suite :
« Cette solution qui conduira très rapidement la SFIO (parti socialiste) à s’effacer complètement derrière le PC et à lui laisser la direction politique a été examinée avec objectivité par les militaires anglo-saxons. » (page 138)

« Avec objectivité par les militaires anglo-saxons« … en ce tout début de 1946… Les Anglo-Saxons… Et alors ?… La France ne pouvait-elle pas s’en tenir aux positions définies par son propre suffrage universel ? N’étions-nous plus qu’une colonie ?

Mais déjà le général inconnu précise le caractère désastreux de la « solution » démocratique… pour les intérêts des Anglo-Saxons :
« Ils la considèrent comme une très grave menace sur les arrières de leurs troupes d’occupation et comme susceptible de rapprocher le terme d’un éventuel conflit avec l’URSS. » (page 138)

Rien que ça ! Mais ces braves gens ne font pas que mettre en garde les responsables politiques français…
« Ils envisagent diverses mesures dont je vous cite quelques-unes : abandon stratégique de l’Europe continentale (le déséquilibre des forces n’était déjà pas assez grand), saisie préventive de bases d’investissement de l’Eurasie évidemment française, mesures coercitives économiques, etc. J’en passe et des meilleures. Les diplomates anglo-saxons seront peut-être plus nuancés, mais guère plus. »

Or, face aux communistes et à la majorité exprimée par le suffrage universel, il n’y a plus De Gaulle… Il n’y a plus que le MRP… Dernier rempart… pour les intérêts anglo-saxons…
« Aussi, au moment où le général de Gaulle nous abandonne, permettez-moi de vous dire avec toute ma conviction d’un gaulliste à un gaulliste [ce sont donc bien des idées « que de Gaulle estimait exactes « ]  : ce n’est pas le moment de faire la politique du pire ; si, en novembre dernier, je conseillais au MRP de ne pas accepter la formule tripartite sans de Gaulle, je crois maintenant que la formule tripartite à direction socialiste est le moindre mal qui permettra d’attendre sans trop de gâchis les élections. D’ici là, la France se sera peut-être ressaisie… » (page 139)

Dommage pour les points de suspension, qui remplacent nous ne savons quoi.

Insistons sur le fait que tout cela se produit en parfaite synergie entre le haut-état major, De Gaulle et les Anglo-Saxons, et voyons de quelle teneur ont été les confidences faites en 1965 par le général Billotte – élément central de cette manœuvre – à l’historienne, gaulliste de cœur, Georgette Elgey  :
« J’ai agi sur Blum et Le Troquer [ces socialistes toujours soucieux de ne surtout pas se retrouver en tête à tête avec les communistes, quoi qu’en dise le suffrage universel], j’avais connu ce dernier à Alger. Je leur ai fait un tableau aussi exact que possible de ce que serait un gouvernement Thorez. Je leur ai dit que si Thorez était président du Conseil, il ne quitterait jamais cette place, quand bien même le Parlement le mettrait en minorité. » (pages 139-140)

Et encore :
« En même temps [mais, là, il ne s’agit plus d’intentions prêtées à autrui…], j’avais pris quelques dispositions ; j’avais fait jouer sur Paris le plan de sécurité en ramenant les troupes disponibles en métropole… » (page 140)

Et à nouveau, des points de suspension qui pourraient bien masquer autre chose.

Ainsi, dans ce cadre éminemment démocratique – parce que très anglo-saxon – le tripartisme allait-il l’emporter, tandis que, selon Georgette Elgey, à la base…
« communistes et socialistes ignorent les véritables mobiles qui ont déterminé les républicains populaires à partager avec eux le pouvoir ». (page 150)

Or, quelques jours avant de démissionner, Charles de Gaulle avait ouvert une porte toute particulière aux intérêts états-uniens, de façon à ce qu’ils puissent s’engouffrer dans le cœur même du pouvoir exécutif tout en échappant à quelque contrôle que ce soit venant du suffrage universel. Quel bon Français !

Suite : Une éminence grise de Charles de Gaulle – Gaston Palewski

Michel J. Cuny

 

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