De Gaulle piloté d’en haut

De Londres, et dès le 30 juin 1942, Charles de Gaulle a donc offert à Jules Jeanneney, président du Sénat tout au long du régime de Vichy, et l’un des principaux promoteurs de Pétain à la tête de l’État français, de devenir son conseiller en matière constitutionnelle.

Château des Wendel

Comme nous l’avons vu dans l’article précédent, Jules Jeanneney – qui a su faire obtenir les pleins pouvoirs par Pétain dans ce même domaine – a répondu à l’homme du 18 juin que se présenterait bientôt, devant le gouvernement provisoire qu’il constituerait nécessairement à la Libération, cette…
« Tâche redoutable qui, avec d’immenses devoirs, comportera inévitablement le péril d’exercer à nouveau des pleins pouvoirs. » (page 317)

Pour sortir immédiatement des schémas partisans qui masquent parfois les enjeux fondamentaux, il convient d’ajouter que, pour sa part, le leader socialiste Léon Blum s’est lui-même rallié à De Gaulle, en adressant une note aux Français de Londres dès la fin du mois d’août 1942 :
« L’accord est complet sur deux points essentiels : – un nouveau gouvernement devra s’installer sans aucun délai, presque instantanément, ne fût-ce que pour prévenir les pires convulsions ; – le gouvernement ne peut avoir qu’un chef : l’homme qui a suscité et qui incarne en France l’esprit de résistance. » (Cité d‘après Jean-Louis Crémieux-Brilhac, pages 378-379)

Il est assez clair qu’il faut un « chef » pour « prévenir les pires convulsions » dont on comprend aussitôt de quel parti, selon Blum, elles seront le fait…

Mais comme, ici, je m’en tiens aux questions constitutionnelles et à la visée d’ensemble qui allait conduire, bien plus tard, à la mise en œuvre de la Constitution de 1958, je laisserai de côté l’énoncé des manœuvres de personnages tels que Léon Blum et Pierre Brossolette, socialistes anticommunistes notoires, en soulignant cependant l’implication au moins indirecte du second dans la disparition de Jean Moulin.

Revenons donc à Jules Jeanneney, dont je n’ai cessé d’écrire que, dans son domaine de prédilection – le droit constitutionnel -, il a été, de son temps, le meilleur appui qu’un responsable politique élu ait pu offrir aux intérêts de la grande bourgeoisie française.

Dans les conseils qu’il fournit à Charles de Gaulle dès l’été 1942, cela est criant. En effet, s’agissant de la « tâche redoutable » qui consistera, pour celui-ci, à affronter « le péril d’exercer à nouveau des pleins pouvoirs« , le président du Sénat (toujours rémunéré en tant que tel par Vichy) souligne, à l’évidence, ce qu’aurait dû être la démarche qu’il s’était attendu à retrouver chez Pétain, alors que, très tôt, celui-ci s’était malencontreusement placé sous l’emprise de Laval et d’un entourage tout aussi peu préparé à exercer correctement les responsabilités offertes par le cours de l’Histoire.

Cette « tâche redoutable », écrit-il à Charles de Gaulle
« La négociation du traité de paix, le problème constitutionnel du lendemain, la grossiront. La transition à assurer entre le régime intérieur et le nouveau en accroîtra les difficultés. » (page 317)

Or, à Vichy, Jules Jeanneney est bien placé pour savoir qu’en tant qu’il a eu lui-même à assumer cette « tâche redoutable« , Pétain y a d’ores et déjà échoué en grande partie, même si, comme nous le verrons, le projet de constitution élaboré par le Conseil National et sa Commission spécialisée aura fourni un premier brouillon pour la Constitution… de 1958. C’est que Pierre Laval a aussitôt tout embrouillé.

De Gaulle sera-t-il un peu moins brouillon ? On peut l’espérer. Il lui suffira, imagine Jules Jeanneney, de prendre la « tâche redoutable » de la bonne manière. Aussi écrit-il à son nouveau poulain :
« Il ne serait point sage de la mettre sur les épaules d’une seule personne. Elle doit être confiée à plusieurs hommes, tenant de leur passé et des services rendus à la chose publique une haute autorité morale. Elle devrait être remplie par eux dans un travail collégial de collaboration permanente et étroitement solidaire. » (page 317)

Tiens, tiens… Une réédition de la Commission du Conseil National de Vichy, par exemple ? Et Jules de poursuivre :
« Leur rôle devrait être essentiellement d’inspirer et animer d’en haut l’œuvre gouvernementale, comme aussi de contrôler les exécutants, sans participer directement eux-mêmes à l’exécution. » (page 317)

Le mot de la grande bourgeoisie est donc dit au petit général à titre intérimaire : s’il sait bien se tenir, tout lui viendra « d’en haut ». Il le savait depuis 1934-1935 de la bouche d’un certain Gaston Palewski.

Clic suivant : Une Assemblée constituante issue du suffrage universel et bridée dès le départ

Michel J. Cuny


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