Quand Philippe Pétain ouvrait la voie à Charles de Gaulle

Pour la classe dominante française, l’arrivée du maréchal Pétain au sommet de l’État – avec tout ce qu’elle emportait avec elle – était le fruit d’un long processus, mais aussi le retour à une époque bénie, celle du Second Empire, malheureusement frappé à mort par la Prusse de Bismarck en 1870-1871.

Coupée des deux Bonaparte, la Troisième République avait, à ses débuts, joué à se faire peur entre les deux tendances monarchiques : légitimiste et orléaniste. Elle avait ensuite connu un léger frisson avec le maréchal de Mac Mahon, puis avec le général Boulanger… Mais au-delà, plus rien, sauf peut-être le ralliement « national » autour de la guerre de 1914-1918, c’est-à-dire autour des généraux, maréchaux… et autour d’un État fort tenant à la gorge aussi bien les travailleurs que les « poilus »… mais surtout très décentré par rapport au suffrage universel.

Comment obtenir ce même schéma en temps de paix ?

Voilà la question posée à la grande bourgeoisie française d’après la « Victoire ».

Nous aurons vu qu’en gros, l’outil institutionnel était techniquement prêt, en particulier grâce au grand-père de Valéry Giscard d’Estaing  : Jacques Bardoux.

Outil technique… mais à quand sa mise en œuvre ?

Certainement le temps de la débâcle était assez largement propice : la population n’avait pas autre chose à faire que de se jeter très vite sous l’aile protectrice du Maréchal. Mais encore faudrait-il, à celui-ci et à son entourage, obtenir de Hitler un modus vivendi convenable… Chose fort probable : ce dernier ne demanderait sans doute pas mieux que d’aider à la mise en place d’une autorité forte assez semblable à la sienne, pourvu toutefois qu’elle reste à sa botte.

Or, tout juste le 10 juillet 1940, jour où Pétain recevait les pleins pouvoirs, Joseph Goebbels notait dans son Journal  :
« Cesser aussi de louer le nouveau cours « autoritaire » de la France. Rappeler que le national-socialisme n’est pas un produit d’exportation. » (Tome III, page 173)

Et le lendemain…
« La France fait dans la théorie de l’État autoritaire. Tous ces vieux filous jouant au fascisme. Je laisse notre presse dénoncer sévèrement cela. » (page 174)

Certes, Laval n’aurait pas été le dernier à souscrire à la mise en place d’un fascisme plus ou moins accentué en France.

Mais la grande bourgeoisie française – cette frange de la bourgeoisie initiée aux grands équilibres mondiaux, qu’ils soient économiques, politiques, militaires ou financiers – avait un programme bien plus raffiné, et à faire valoir sur le long terme, au-delà des contingences de la brièveté de nos vies. Cela s’appelle la « Nation », et Michel Debré, avec quelques autres, en était déjà expert – il sortait tout chaud du dernier cabinet de Paul Reynaud, dans lequel il avait rédigé, à la fin de 1938, les décrets-lois relatifs à la suppression de la loi des quarante heures. Mais surtout, il n’avait pas lu Ernest Renan en vain. Nous y reviendrons.

Ainsi, même en 1940 – et abstraction faite de quelques parvenus plus ou moins douteux -, le fascisme n’était absolument pas à l’ordre du jour… des temps futurs. Le Maréchal ferait certes tout ce qu’il voudrait (pourrait)… Mais, à 84 ans, la vie est parfois très courte. C’est donc l’après qui nous importe…

Ici, rien ne vaut un bon « Bardoux et Cie ». Ce n’est pas V.G.E. qui nous démentira.

Or, le maréchal Pétain n’y est d’abord pas allé par quatre chemins. Voici le premier acte constitutionnel pris sous son autorité :
« Nous Philippe Pétain, maréchal de France, vu la loi constitutionnelle du 10 juillet 1940, déclarons assumer les fonctions de chef de l’État français. »

Il paraît que Charles Maurras se sera enchanté d’une formule qui lui rappelait l’heureuse époque de la monarchie.

N’anticipons qu’un peu, et penchons-nous rien qu’un instant sur ceci, qui est de Charles de Gaulle, à Londres, le 24 septembre 1941 :
« Au nom du Peuple et de l’Empire français, Nous, Général de Gaulle, Chef des Français Libres, Vu nos ordonnances des 27 octobre et 12 novembre 1940, ensemble notre déclaration organique du 16 novembre 1940 […], Ordonnons […]. » (Mémoires de guerre, I, pages 616-617) 

Historiquement, s’il est indubitable qu’il y a eu une loi constitutionnelle en date du 10 juillet 1940 au profit du maréchal Pétain, il est indubitable également qu’elle ne se prononçait pas du tout sur son éventuelle accession à la magistrature suprême… Il y avait encore la République et l’ensemble de ses institutions.

Mais force est aussi de constater que, de l’autre côté de la Manche, il n’y avait strictement rien – et là pas même une loi constitutionnelle forcée – qui pût, à l’époque, donner même un semblant de légalité aux prétentions royales de Charles de Gaulle… Problème qui n’en sera pas un longtemps : Jules Jeanneney et quelques autres vont se charger d’assurer la continuité du système institutionnel Bardoux et Cie, à travers Vichy et la Libération… Le peuple n’aura plus qu’à ratifier, tout en ratifiant la légende gaullienne…

Clic suivant : Après Pétain, les pleins pouvoirs à De Gaulle ?

Michel J. Cuny

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