Stratification sociale et qualification professionnelle au temps de l’esclavage : la Caroline du sud telle que l’ont connue quelques lointains ancêtres d’Ursula von der Leyen

Parti(e)s pour étudier les origines doctrinales de l’ « économie sociale de marché » – puisqu’il y en a quelques-unes en particulier chez Alfred Müller-Armack, admirateur de Benito Mussolini dès le début des années 1920, puis membre du parti nazi (jusqu’en 1945), pour finir conseiller économique du gouvernement de la République fédérale d’Allemagne après 1949 -, nous voici arrivé(e)s en Caroline du sud dans un temps où la famille Ladson (qui compterait, dans ses descendant(e)s lointain(e)s, l’actuelle présidente de la Commission européenne : Ursula von der Leyen) était occupée, avec d’autres, à développer la colonisation blanche au détriment des Amérindiens, et au moyen d’une population noire continûment importée d’Afrique…

Dans ce contexte historique assez difficile, nous avons trouvé à nous laisser guider par Lawrence Aje qui nous initie à certaines distinctions de statut qu’il ne faut surtout pas méconnaître, d’autant qu’elles ont fait l’objet de beaucoup de soins de la part des colonisateurs très inquiets de la législation discriminatoire qu’ils s’efforçaient de mettre en place, un peu comme on le fait encore aujourd’hui du côté d’Israël, par exemple…

Nous en sommes à cet extrait :
« Contrairement à la Virginie qui n’adopte que progressivement une main-d’œuvre esclave noire, les premiers propriétaires, qui s’installent dans les Carolines en provenance de la Barbade, importent la pratique de l’esclavage qui existe déjà sur l’île. » (Idem, alinéa 8)

En Virginie, l’essentiel de la population travailleuse était de condition servile : elle se trouvait engagée sous contrat pour une durée déterminée durant laquelle elle ne s’appartenait pas vraiment. Comment expliquer l’appétence appuyée des Carolines pour la population esclave ?
« Outre les arguments climatiques mis en avant par les planteurs, ces derniers apprécient de pouvoir bénéficier de concessions de terres pour chaque esclave importé et du caractère perpétuel et héréditaire du statut d’esclave. »

Dans ces circonstances très particulières, la propriété privée de la terre et des travailleurs, eux-mêmes rangés dans la condition d’objets auto-reproductibles, était le gage d’une possible éternité de la condition des maîtres… On peut imaginer l’impact que pouvait avoir sur eux la mise en cause de l’esclavage : elle les condamnerait à devoir remettre les pieds dans une temporalité qu’ils étaient pourtant certains d’avoir dépassée… Voilà pour les « grands principes »… Cela ne les empêchait pas pour autant de se livrer aussi à la comptabilité la plus ordinaire. Ainsi Lawrence Aje peut-il écrire :
« Autre avantage notable, à mesure que la traite triangulaire gagne en intensité, le prix d’acquisition d’un esclave devient au XVIIIème siècle bientôt équivalent, puis inférieur, à celui d’un serviteur sous contrat. » (Idem, alinéa 8)

Alors qu’on aura tout de même consenti à se saisir de quelques Amérindiens aussitôt ramenés, eux aussi, à la condition basique d’esclave, la réussite économique des Blancs aura fini par prendre des allures dangereuses pour leur propre sécurité :
« La population asservie croît de façon exponentielle, si bien que, dès 1708, le nombre d’esclaves, noirs et indiens, excède le nombre de Blancs en Caroline du Sud. En 1740, la population esclave représente 70 % de la population totale. » (alinéa numéro 9) 

Les bons comptes faisant les bons amis, et la « nature » n’étant pas ingrate avec ces maîtres qui les établissent pour bientôt constater que leurs esclaves, se reproduisant de mieux en mieux malgré des conditions de vie toujours aussi lamentables et contraignantes…
« Dans les années 1750, le coût d’acquisition d’un esclave est amorti en cinq ans, rendant cette forme de labeur très intéressante sur le plan économique.» (Idem, alinéa 9)

…mais, de plus en plus dangereuse sur la plan « sociétal », pour ne pas dire sur le plan « politique »… Reprenons alors la question des Amérindiens… S’il n’aurait guère pu leur venir à l’idée de tenter l’aventure d’aller tout de même offrir leur travail à ceux qui les avaient chassés de la terre de leurs ancêtres, c’est que ceux d’entre leurs congénères qui avaient fini par se trouver dans la situation de manger de ce pain-là, ne l’avaient fait qu’à condition de devenir esclaves eux-mêmes, chez eux, et tout autant que la main-d’œuvre noire qu’on ne cessait d’aller chercher au-delà de l’océan Atlantique…

Suivons les explications que nous fournit Lawrence Aje :
« La Caroline du Sud se distingue par le fait que la colonie n’asservit pas que des Africains. Entre 1671 et 1717, des milliers de prisonniers de guerre amérindiens, faits captifs dans le cadre des conflits intertribaux ou qui opposent les colons aux tribus hostiles, sont réduits en esclavage. L’asservissement des Indiens est encouragé par les autorités. » (Idem, alinéa 10)

Mais pas nécessairement leur mise au travail dans la Caroline du sud, et pas même au titre de l’esclavage… En effet, leur capture ne tend à rien d’autre qu’à leur appliquer le sort qui revient aux Noirs sur la terre d’Afrique : en faire une marchandise d’exportation. C’est bien le sens de ce que nous dit l’auteur de l’article que nous suivons pratiquement de ligne en ligne :
« Malgré des interdictions ponctuelles interdisant la pratique de les déporter, la majorité des esclaves indiens sont vendus dans la Caraïbe ou dans les colonies du Nord, au motif principal qu’ils représentent une menace en demeurant en Caroline du Sud. » (Idem, alinéa 10)

Prenons maintenant une photographie de la population travailleuse dans ce système de colonisation appuyé sur l’esclavage et la condition servile :
« En Caroline du Sud, pendant les premières années de la colonie, certains foyers comptent des esclaves indiens, noirs et des serviteurs sous contrat blancs. » (Idem, alinéa 11)

Main-d’œuvre séparée par des statuts personnels liés à la couleur de peau, à la condition servile ou d’esclavage… Que dire de la répartition des tâches ? C’est aussi ce à quoi Lawrence Aje se sera intéressé :
« Les esclaves noirs, dont le nombre ne cesse de croître, cultivent les champs ou réalisent les travaux pénibles tandis que les Blancs, qu’ils soient libres ou engagés, exercent des emplois plus qualifiés, comme ceux d’artisans ou d’ouvriers mécaniciens. » (Idem, alinéa 11)

Mais bientôt, un mouvement dialectique commence à se produire qui met en cause la structuration sociale, et d’une façon qu’on pourrait dire « racialement inquiétante »…
« Or, après les années 1750, la qualification artisanale grandissante des esclaves, rend moins attractive l’importation de serviteurs blancs dont la source tarit. En 1751,
James Glen résume parfaitement l’avantage que représente la main-d’œuvre servile noire auprès de la Commission du Commerce (Board of Trade) en soulignant que désormais de nombreux esclaves sont nés dans la colonie, maîtrisent l’anglais et ont été formés par leurs maîtres à des métiers artisanaux. » (Idem, alinéa 11)

Toute proportion gradée et abstraction faite, bien sûr, de la question de l’esclavage, il nous semble que la France de ces années 2000, n’est pas éloignée de pressentir un trouble qui tourne, lui aussi, autour de cette question des qualifications qui échappent aux uns pour en rejoindre d’autres qu’on ne s’attendait guère à retrouver sur ce terrain-là… Qu’en dirait l’ « économie sociale de marché » ?

Michel J. Cuny

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