De la « nation » à l’« État », en passant par la mise au pas du travail : un schéma de vie à la française, issu du fascisme italien ?

Curieusement, c’est Michel Debré – qui est réputé être, d’une certaine façon, le « père » de la Constitution de 1958 -, qu’il ne faut pas hésiter à aller consulter pour s’entendre expliquer le sens de la formule qu’on trouve dès les premiers mots de la Carta del Lavoro, chef-d’œuvre du régime fasciste de Benito Mussolini… « La Nation italienne est un organisme ayant des buts, une vie et des moyens d’action supérieurs par leur force et leur durée à  ceux des individus divisés ou des groupes qui la composent. » 

Décidément, qu’est-ce qu’une nation ?… Pourquoi la Charte du travail la place-t-elle au-dessus des Italiennes et des Italiens en tant qu’individus ou en tant que groupes ? Serait-ce parce qu’elle les rassemble toutes et tous, et donc en tant qu’elle serait le plus grand groupe humain possible à l’intérieur de l’Italie elle-même ?

Voici ce que Michel Debré pouvait écrire dès avant 1942 : 
« La Nation est bien mieux définie par la succession des générations à l’intérieur des frontières d’un même État que par l’assemblée à un moment déterminé des électeurs. La permanence de la communauté sociale comparée à la brièveté de la nature humaine fait paraître comme incomplète sinon comme inexacte la conclusion classique qui veut que l’État, personnification de la Nation, ne soit constitué que par les représentants des citoyens vivants. » (Cité dans
Patrick Samuel, Michel Debré, l’architecte du Général, Arnaud Franel Éditions 2000, page 58) 

La nation est donc ici une totalité qui enserre aussi bien les vivants que les morts… Elle se différencie des vivants par le poids des morts qu’elle emporte avec elle jusque dans le présent… Et c’est encore ce qui distingue l’État de la communauté des administré(e)s toujours en vie…

Plus loin, Michel Debré précise :
« […] lorsque la Nation personnifiée par l’État est simplement définie comme le veut la tradition démocratique du dix-neuvième siècle, par le corpus des citoyens en âge d’opiner, l’État, qui par sa fonction est un organisme permanent, stable, continu, est réduit à la représentation d’une masse d’individus, dont l’existence est courte et dont la volonté, inspirée souvent par des circonstances ou des passions momentanées, varie avec une mobilité contraire à l’intérêt de la communauté. » (Idem, page 58) 

Voilà qui coupe l’herbe sous les pieds du… suffrage universel, tout simplement… au profit des grandes familles françaises détentrices, dans leurs châteaux quelquefois, chez leurs notaires la plupart du temps, dans leurs bibliothèques toujours, des documents porteurs de l’Histoire de France telle qu’elles se la racontent ou se la font raconter par des spécialistes qu’elles peuvent très bien porter jusqu’aux chaires les plus prestigieuses de la Sorbonne, du Collège de France, etc…

En dessous, il y a l’Histoire telle qu’elle est contée aux enfants du peuple, et nous allons en prendre une illustration à peu près contemporaine de cet appel qu’un Ernest Renan adressait à la Prusse pour qu’elle se conserve comme soutien de la France de toujours contre la révolution socialiste, sans que nous perdions de vue que c’est bien ce qui s’est présenté à l’occasion de la destruction du Frente Popular en Espagne (1936-1939) et du Front Populaire en France (1940-1944).

Cette France, à écraser éventuellement dans le sang, la voici envoyée vers un destin qui dit tout le contraire de l’antipatriotisme d’une certaine bourgeoisie. Il s’agit d’un exercice de rédaction proposé au cours élémentaire (7-8 ans), partout en France, à la date du 16 août 1884 :
« Un bon Français. Composition – canevas. À l’hôpital de Toulon, un jeune sergent subit une amputation pour une blessure subie au Tonkin. Le blessé se réveille, regarde la plaie : « Il vaut mieux cela que d’être prussien », dit-il. Le sergent était de Metz. » (Cité par
Raoul Girardet, Le nationalisme français 1871-1914, Armand Colin 1966, page 79) 

Depuis le référendum (pris en violation de la Constitution de 1958) qui a établi en 1962 que, désormais, le président de la république française serait élu au suffrage universel et recueillerait ainsi la pleine souveraineté sur une députation (élue au suffrage universel direct en morceaux) qui ne formerait qu’une Assemblée nationale d’enregistrement, c’est bien le chef de l’État qui incarne l’Histoire de France, tandis qu’en face de lui, il n’y a plus que des intérêts rangés selon un système corporatiste qui ne dit pas son nom, mais qui est absolument incontestable, avec cet accompagnement d’une Fonction publique pratiquement plus hiérarchisée encore que les armées de terre, de mer et de l’air…

Passons maintenant à la suite de la Carta del Lavoro (avril 1927)… qui ne fait que transporter, dans l’ensemble des rapports de production et, plus généralement, de la vie en société, la hiérarchie qui voit culminer un État fasciste directement placé dans la main de l’homme providentiel représentatif, par son intelligence toute personnelle, de l’ensemble de l’Histoire du pays… et de ce qu’il faut tirer de chacun et de chacune pour la continuer et l’embellir par une création permanente…

Dès le début de l’article 2, il n’est pas possible de s’y tromper… 
« Le travail sous toutes ses formes d’organisation ou d’exécution, intellectuel, technique, manuel est un devoir social. A ce titre, et seulement à ce titre, il est sous l’autorité de l’État. » 

L’article 3 se présente comme une boucle qui enferme le travail entre les deux mâchoires de… l’État :
« Mais seul le syndicat légalement reconnu et soumis au contrôle de l’État a le droit de représenter légalement toute la catégorie des employeurs et des travailleurs pour laquelle il est constitué ; d’en défendre les intérêts face à l’État et aux autres associations professionnelles ; de conclure des contrats collectifs de travail obligatoires pour tous ceux qui appartiennent à la catégorie ; de leur imposer des cotisations et d’exercer, à leur égard, les fonctions d’intérêt public qui lui ont été déléguées. » 

Tonalité identique pour l’article 4 :
« Dans le contrat collectif de travail, la solidarité entre les divers facteurs de production trouve son expression concrète, moyennant la réconciliation entre les intérêts opposés des employeurs et des travailleurs et leur subordination aux intérêts supérieurs de la production. » 

Ainsi que pour l’article 5 :
« La magistrature du travail est l’organe par lequel l’État intervient pour régler les conflits du travail soit qu’ils portent sur l’observation des pactes et des autres normes existantes, soit qu’ils portent sur la détermination des nouvelles conditions de travail. »
 

Encore un petit extrait de l’article 7 :
« L’organisation privée de la production étant une fonction d’intérêt national, l’organisation de l’entreprise est responsable de la direction de la production devant l’État. » 

Nous en savons assez pour bien comprendre ce qui suscitait l’admiration d’Alfred Müller-Armack, en 1933, dans le régime fasciste mis en place par Mussolini tout particulièrement à travers cette Carta del Lovoro… En aurait-il retenu quelque chose pour la future « économie sociale de marché », dont Ursula von der Leyen nous a dit qu’elle s’inscrit désormais dans l’héritage de tous les membres de l’Union européenne ?

Michel J. Cuny

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