La solution mussolinienne… ou comment faire plier le travail sous la force…

En 1933, membre du parti national-socialiste auquel il resterait fidèle jusqu’en 1945, le futur principal initiateur de l’ « économie sociale de marché » de la République fédérale allemande, Alfred Müller-Armack, publiait l’ouvrage Idée de l’État et ordre économique dans le nouveau Reich. En bonne place, il y faisait figurer une référence à l’initiative prise en 1927, dans l’Italie fasciste de Benito Mussolini, de mettre en œuvre la Carta del Lavoro : la charte du travail… Il en tirait plus particulièrement cette leçon :
«  La constitution politique a été remplacée par la constitution économique et du travail en tant que loi basée sur l’État. » (Idem, page 44)

Aura-ce été aussi simple que cela ?… C’est ce que nous allons essayer de vérifier en nous tournant vers un document publié par le professeur Jean-Pierre Maury sur le site de l’Université de Perpignan (lien)

Cette Charte serait-elle tombée comme une fleur dans le jardin des travailleuses et des travailleurs italien(ne)s ? Pas sûr. En usant de la précieuse référence que je viens d’indiquer, nous allons pouvoir reprendre en détail l’ensemble du processus dont la Carta del Lavoro n’était qu’une partie dûment introduite par tout ce qui l’avait précédée dans un contexte où nous voyons intervenir cette « force » qui nous a déjà été présentée, par Alfred Müller-Armack, comme essentielle dans l’État autoritaire allemand dont il se faisait le chantre…

De l’exposé très détaillé et précis auquel je me réfère, extrayons tout d’abord ceci :
« La Marche sur Rome (27-28 octobre 1922) permet à
Mussolini de devenir président du Conseil des ministres, et d’obtenir dès le 16 novembre les pleins pouvoirs pour une année. » (référence donnée plus haut) 

Ici, nous allons pouvoir nous offrir un petit détour… pour signaler que la voie suivie par un certain Charles de Gaulle en 1958 (l’ensemble étant organisé en coulisses par le dénommé Michel Debré) n’était pas très différente, et qu’elle a abouti à une semblable mise en œuvre des pleins pouvoirs… aux fins d’établir une nouvelle Constitution pour la France… Ce qui redoublait le processus, à peu près totalement identique, dont le maréchal Pétain avait bénéficié au mois de juillet 1940)… (Sur cette question, évidemment toujours brûlante quand on voit ce que la Constitution de 1958 (revue en 1962) a permis à l’un de nos plus récents présidents de la république d’aller perpétrer en… Libye, je renvoie vers ce lien.)

Dans l’Italie nouvellement mussolinienne, ce genre d’affaire aura reçu quelques précisions que nous fournit Jean-Pierre Maury :
« La loi n° 1601 du 3 décembre 1922 délègue les pleins pouvoirs au Gouvernement pour la réorganisation des administrations publiques et la réforme des impôts. » (Idem)

L’information suivante nous rappelle que Benito Mussolini, à la semblance de Pétain (1940) et de De Gaulle (1958) trouvait au-dessus de lui une autorité tutélaire… Si pour la France, il s’agissait de présidents de la république (Albert Lebrun, puis René Coty), en Italie, il s’était agi d’un roi : Victor-Emmanuel III.

Nous en voyons ici la trace…
« Un décret royal du 14 janvier 1923 institue une milice volontaire qui va devenir l’instrument violent de la mise en place du régime fasciste. » (Idem)

Cette décision, qui tombe du sommet du Royaume d’Italie, montre bien que l’homme « providentiel » n’est pas venu là pour plaisanter… mais pour produire – avec les moyens nécessaires – ces faits accomplis qui, selon les leçons que nous avons reçues d’Alfred Müller-Armack, sont censés naître avec tous les dehors de l’irrationalité la plus certaine, et ne rencontrer que plus tard les critères voulus de ce que nous avons traduit par le « droit éthique » (ethisches Recht)…

Avançons encore avec Jean-Pierre Maury :
« La loi électorale du 13 décembre 1923 (loi Acerbo) institue une représentation proportionnelle avec prime à la liste majoritaire, qui va permettre au parti fasciste de dominer la Chambre, d’autant que les députés des partis d’opposition, pour protester contre les violences et notamment l’assassinat du député socialiste
Giacomo Matteotti le 11 juin 1924, abandonnent le Parlement et se retirent sur l’Aventin. » 

Faudrait-il s’étonner de devoir constater qu’en 1940 et en 1958, il en est allé de même, dans la soumission à l’homme réputé « fort », pour l’essentiel des représentations nationales françaises du temps ?… sans qu’il ait été nécessaire, pour les faire plier, d’aller tuer quiconque… Encore, en ce qui concerne la première époque, ne faudrait-il pas oublier que 60 députés communistes – ainsi qu’un sénateur du même parti – avaient été soigneusement déchus de leur mandat… dès le mois de janvier 1940, ce qui devait permettre aux autres de lâcher plus facilement prise en juillet… et ceci, sous l’impact des manœuvres de Pierre Laval

Revenons à l’Italie fasciste, et pour une intervention magistrale de Jean-Pierre Maury :
« En 1925 et 1926, les « lois fascistissimes » organisent la dictature : une loi du 26 novembre 1925, n° 2029, réglemente l’activité des associations, collectivités et instituts et la faculté d’en faire partie pour les personnes morales publiques ; plusieurs lois permettent de limiter la liberté de la presse ; la loi du 24 décembre 1925, n° 2260, délègue au Gouvernement la faculté d’amender le Code pénal, le Code de procédure pénale, les lois sur l’organisation judiciaire, et d’apporter de nouvelles modifications au Code civil ; la loi du 24 décembre 1925, n° 2263, accroît l’autorité du chef du Gouvernement ; la loi du 31 janvier 1926 autorise le Gouvernement à édicter des normes juridiques ; enfin une loi du 25 novembre 1926, n° 2008, édicte des mesures pour la défense de l’État, aggravant systématiquement les peines pour les actes dirigés contre le Roi ou le chef du Gouvernement, mais aussi pour les complots ou la reconstitution des partis ou des associations dissoutes, ou la propagation de rumeurs « de manière à diminuer le crédit ou le prestige de l’État à l’étranger. » » (Idem)

Arrivé(e)s ici, nous nous inquiétons tout à coup… Pas encore de Carta del Lavoro ?… Rien de cette Charte du travail dont Alfred Müller-Armack faisait si grand cas !…

Eh bien, non !… Nous n’en étions encore qu’aux hors-d’œuvre de la politique autoritaire…
« C’est alors que le régime change de nature. Le 9 novembre 1926, les députés antifascistes sont déchus de leur mandat. L’État corporatif se met en place et les institutions de l’État sont organiquement soumises au parti fasciste par la loi sur la représentation politique du 17 mai 1928, le Grand Conseil du Fascisme devenant le principal organe dirigeant. Finalement la Chambre des députés sera abolie en 1939, remplacée par la Chambre des Faisceaux et des corporations.
» (Idem)

Et ce n’est qu’alors que peut paraître celle que Müller-Armack, le père de « l’économie sociale de marché », nous présentait, dès 1933, comme une star…
« La Charte du travail (Carta del Lavoro) a été adoptée par le Grand Conseil du Fascisme le 21 avril 1927, et publiée au journal officiel italien le 30 avril. » (Idem)

Il ne nous reste plus qu’à aller la regarder de tout près…

Michel J. Cuny

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